Le mot du directeur...

Bien que Londres soit plus proche de Paris que Lyon, il est bien difficile aux auteurs, qu'ils soient français ou britanniques, de franchir les 350 km qui séparent les deux capitales.

Parmi les productions théâtrales des deux pays, rares sont les oeuvres qui connaissent les feux de la rampe de chaque côté du Channel. Le Londonien Ray Cooney et le Parisien Jean Poiret sont de ceux-là. En ce moment, ils sont joués à la fois dans les deux villes, avec le plus grand succès. Il était donc logique, et presque inévitable, qu'un jour leurs noms soient unis à un même spectacle. Aussi est-ce un grand plaisir pour moi d'avoir réussi ce petit tour de force faire adapter une comédie du meilleur vaudevilliste anglais Ray Cooney, par le meilleur vaudevilliste français Jean Poiret.

 

Si c'est la première fois que Jean Poiret adapte une pièce de Ray Cooney, ce n'est pas la première fois que les deux noms se retrouvent sur la même affiche: en 1968, en adaptant Not Now Darling de Ray Cooney, Jean-Loup Dabadie donnait un grand succès au comédien Jean Poiret et à son compère Michel Serrault : Le Vison voyageur.

Les deux auteurs ont de nombreux points communs: tous les deux sont d'abord des comédiens, venus à l'écriture sur les planches, en jouant pratiquement toutes leurs pièces. Ils connaissent une carrière internationale et atteignent les records de nombre de représentations: Char/y Girl fut jouée autant de fois que La Cage aux folles...

Ray Cooney, à travers les textes de Jean-Loup Dabadie et de Marcel Mithois, est célèbre en France grâce à une trilogie de succès: Le Vison voyageur, Le Saut du lit et Double mixte, mais on connaît moins l'homme de théâtre de grand prestige et de grand talent qui dirige à Londres le "Theatre of Comedy" où il met en scène non seulement ses propres pièces mais aussi des oeuvres classiques comme Pygmalion de George B. Shaw ou Un chapeau de paille d'italie d' Eugène Labiche.

Jean Poiret est désormais connu du monde entier grâce à sa Cage aux folles qui, après une longue et triomphale carrière au Palais-Royal poursuivie aux Variétés et au Théâtre Montparnasse, tournée en trois films, adaptée en comédie musicale, se joue toujours quelque part, comme en ce moment au Palladium de Londres, alors que lui-même, à Paris, joue sa propre comédie Les Clients au Théâtre Édouard VII.

La Comédie de Ray Cooney Two into On e- un anglicisme que je ne cherche plus à comprendre - que Jean Poiret a baptisé, avec l'aimable autorisation d'Antenne 2, C'est encore mieux l'après-midi (ce qui, illustré d'une bouteille de champagne, se comprend dans toutes les langues, même l'anglais), que nous présentons avec mon ami et confrère M. Lars Schmidt, s'est jouée à Londres au Shaftesbury Theater avec le plus grand succès. Ce pur vaudeville est construit avec une précision d'horlogerie c'est-à-dire avec une rigueur méticuleuse. Cette feinte fantaisie débridée se retrouve dans l'adaptation de Jean Poiret, la mise en scène de Pierre Mondy, le décor de Jacques Marillier, le travail de chaque comédien, car, chez Ray Cooney, rien n'est innocent, rien n'est arbitraire, rien n'est improvisé, mais tout est construit pour donner au spectateur le plaisir du rire en cascade.

Pierre Mondy, qui connaît à la fois parfaitement la comédie anglo-américaine, le théâtre de Jean Poiret (il fut le metteur en scène de La Cage aux folles, de Féfé de Broadway, de Joyeuses Pâques) et celui de Ray Cooney (il vient de mettre en scène Double mixte à la Michodière) est le complice idéal de cette entreprise, à la fois pour en régler la mise en scène pointilleuse et diabolique, et pour créer un personnage nouveau de comédie moderne qui rejoint tous les faux gentils, les benêts pas méchants, les trompeurs trompés de la comédie éternelle. Avec lui, en contre-point, Jacques Villeret campe un héros manqué, obligé de jouer le contraire de ce qu'il est, aussi pittoresque et tout aussi classique, une sorte de victime, de condamné, de jouet du destin... Autour d'eux, dans un petit univers bien défini, des personnages hauts en couleur, parfaitement dessinés, interviennent dans la logique impitoyable du vaudeville catastrophe qui sombrerait dans la tragédie des conflits conjugaux s'il n'y avait le rire...

Car c'est le rire la seule solution à ces situations dramatiques : il suffit d'un petit décalage d'un regard, d'un geste, d'une intonation, pour que l'instant périlleux sorte du drame pour entrer dans la farce. Et avec le plus grand sérieux. Les personnages anglais de Ray Cooney, devenus bien français grâce à Jean Poiret, plongés dans l'imbroglio de leurs soucis personnels, n'ont pas du tout envie de rire. Et d'ailleurs ils n'en ont pas le temps. Seuls les spectateurs, complices, ont le temps de rire, très fort et très longtemps.

A propos de C'est encore mieux l'après-midi on va, bien sûr, évoquer toutes les références possibles de l'Art du Vaudeville. On va même pouvoir citer des titres de pièces, des situations précises, la scène trois de l'acte deux de... Oui, c'est vrai, cela se passe dans un hôtel comme dans... Le plateau est coupé en deux comme dans... Il y a deux lits comme dans...

Oui, heureusement, un nouveau vaudeville peut en évoquer bien d'autres, mais je souhaite surtout qu'il évoque une multitude de souvenirs heureux afin qu'il donne envie de venir vivre une nouvelle fois, aux Variétés, une formidable soirée de fous rires.

Jean Michel ROUZIERE

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