Les auteurs se plaisent généralement
à informer par avance le public de leurs intentions et du sujet
des pièces nouvelles qu'ils font représenter. M. André
Birabeau, avant de donner Fiston au théâtre
des Variétés, a suivi cette coutume, mais l'interview
d'avant-première qu'il a accordée à Excelsior
se présente sous une forme assez piquante, comme on peut en
juger. Au reporter qui venait l'interroger il disait en effet : "Si
pour une fois nous renversions les rôles? C'est moi qui vais
interviewer mon interviewer. Puisqu'un journaliste, ça sait
tout, allons-y.
Moi. - Voyons. Qu'est-ce que vous pouvez
me dire de ma pièce?
Vous. - Qu'elle s'appelle Fiston.
Moi. - Ah!
Vous. - Qu'elle a quatre actes.
Moi. - Bon.
Vous. - Et deux petits entr'actes, un
après le "un,
un après le "trois".
Moi. - Soit.
Vous. - Qu'on la jouera aux Variétés. Que les Variétés
sont un théâtre dont la réputation est bien établie
; que par conséquent votre pièce doit être gaie.
Moi. - Elle fait ce qu'elle peut.
Vous. - Que vos principaux interprètes sont Marguerite Pierry,
André Berley, Marcel Simon, Janine Merrey et Francoeur, et
que ce sont de bien remarquables artistes.
Moi. - J'allais le dire. Continuez.
Vous. - C'est la deuxième pièce que vous faites jouer
en quinze jours.
Moi. - C'est trop?
Vous. - Mais non, pourquoi? Vous n'aviez rien donné au théâtre
depuis près de trois ans. Ce n'est pas votre faute si maintenant
un sort malicieux vous en fait donner deux dans la même quinzaine.
Moi. - Non.
Vous. - Notez bien d'ailleurs que vous n'auriez pas à en rougir.
Il est après tout assez naturel qu'un auteur dramatique écrive
des pièces. Et, par ces temps de chômage, pouvoir exercer
son métier, ça devient quelque chose comme une distinction
honorifique.
Moi, rougissant. - Oh!
Vous. - Je sais bien par ailleurs que vous ne songez pas à accaparer
les théâtres Je vais même aller plus loin... si vous
me permettez de vous dire ça... Je crois que vous ne le pourriez
pas. Oui. Parce que vous écrivez à la fois des contes
et des comédies, vous avez la réputation d'un grand travailleur...
Eh bien voyez-vous, monsieur Birabeau, de vous à moi, il me semble
que cette réputation est fausse... Tel que je vous connais, je
vous trouverais plutôt paresseux...
Moi. - Chut!
Vous. - Si. Vous donnez au Journal un conte tous les quinze jours
; à Candide, une nouvelle tous les deux mois. Ça
ne fait jamais qu'une trentaine d'idées par an. Ce n'est pas
grand-chose quand on a un peu d'imagination. Vous écrivez une
pièce par-dessus le marché dans l'année. Et c'est
tout. C'est d'autant moins que vous ne faites que ça. Si je ne
me trompe, vous ne menez pas une vie mondaine : vous ne dînez
pas en ville et vous vous couchez tôt.
Moi. - Exact !
Vous. - Alors !... Je vous jure que moi, journaliste, je ponds cent
fois plus que vous!
Moi. - Oui, mais laissez-moi cette réputation de travailleur.
Elle me permet d'être paresseux sans trop de remords. Continuons.
Qu'est-ce que vous savez encore de ma pièce?
Vous. - Qu'elle se passe tout entière dans un ministère.
Moi. - En effet.
Vous. - Et que ce n'est cependant pas une pièce politique.
Moi. - C'est vrai.
Vous. - Il se trouve que vos personnages appartiennent au monde politique,
voilà tout. Chacun de nous a un coeur et un métier. Votre
pièce, c'est une histoire qui arrive à un monsieur dont
le métier est d'être politicien. Elle lui serait arrivée
aussi bien s'il avait été industriel, par exemple. Seulement,
elle eût été de moindre importance.
Moi. - Voilà.
Vous. - Que pourrais-je vous dire de plus?
Moi. - Je me le demande.
Vous. - Je suis sûr que vous l'avez traitée avec ce mélange
d'humour et de sentiment qui est dans votre manière
Moi. - Mon Dieu !...
Vous, aimable. - J'aime d'ailleurs dans ce que vous faites...
Moi, vous interrompant. - Je vous en prie.
Vous, continuant. -Moi, modeste. - Oh !
Vous. - Je vous le dis comme je le pense
Moi. - Voilà. C'est tout ce que vous pouvez me dire sur Fiston?
Vous. - Non! Je peux aussi vous raconter son sujet. Il s'agit d'un monsieur
qui...
Moi. - Merci. Je le connais déjà. Mais je suis heureux
d'avoir bavardé cinq minutes avec vous et enchanté de
tout ce que vous m'avez dit".
En replaçant Fiston dans l'ensemble
du théâtre de M. Birabeau, on ne manquera pas de remarquer
que cette comédie ne ressemble à aucune des précédentes
de l'auteur. M. Birabeau, dans une autre avant-première, avouait
d'ailleurs son amour de la diversité :
"Oui, c'est mon plaisir de me varier.
Est-ce mal? Est-ce seulement déroutant? Un seul être
humain peut parfaitement rire, sourire, réfléchir et
pleurer, et ce sont sans doute des choses fort différentes
que le rire, le sourire, la réflexion et les larmes - mais
c'est le même
être qui, suivant les jours et les circonstances, rit, sourit,
réfléchit et pleure. Alors? J'aime ainsi, d'un sujet à
l'autre, m'amuser ou m'émouvoir - et je crois cependant toujours
être moi. Il m'arrive même parfois de m'émouvoir
et de m'amuser dans le même sujet".
Fiston a rencontré, de la part
du public autant que de la critique, un accueil des plus sympathiques.
Voici, par exemple, dans Comoedia, comment parle M. Armory,
dont le compte rendu donnera en même temps aux lecteurs l'analyse
du sujet plaisant et inattendu que l'auteur a traité.
"Nous avons retrouvé les
Variétés de la belle époque des comédies
satiriques. Je ne puis à ce propos oublier que je prédisais
à André Birabeau, lorsqu'il faisait jouer dans une matinée
hors série son premier petit acte où s'affirmaient déjà
ses dons, qu'il devait, à mon idée, marcher dans le sillon
de de FIers et Caillavet.
Satiriste mordant, d'autant plus qu'il sait rester aimable (la dent
enfonce tout en participant au sourire), André Birabeau vient
de nous donner une très amusante comédie, empruntant ses
personnages au guignol politique, décochant des flèches
non au régime, mais aux moeurs qu'il tolère, et si l'intrigue,
à la fin, cherche un peu trop visiblement ses rebondissements,
la qualité des mots y égaie puissamment. Birabeau, trouveur
d'idées originales par excellence, échafaude en douceur
les situations les plus invraisemblables.
Fiston est la comédie de l'heure, c'est une situation comique
développée on quatre actes dans un dialogue très
fin, où jaillissent çà et là des répliques
cinglantes, quelques unes d'une profondeur réelle, d'autres amères,
toutes révélant un auteur bien de chez nous, attachant
par tout ce qu'il flagelle.
Mais quel postulat !
On chercherait en vain ce que peut être le comble de la surprise
et du désagrément pour un jeune homme ambitieux qui vient
de se voir nommer ministre. Ne cherchez pas plus avant. Ce comble, M.
André Birabeau l'a trouvé. C'est pour ce ministre d'apprendre
qu'il est le fils d'un des principaux huissiers de son ministère.
La mère de Fabre-Marines avait épousé ce père
à dix-sept ans et, deux ans après la naissance du petit,
partait avec lui, abandonnant le père à sa médiocrité
et se faisant recueilIir par Julien Marines qui, vite enrichi, fit élever
l'enfant comme le sien.
Gabriel Fabre, mari pacifique et, résigné, n'avait point
protesté. Il avait même, bénévolement, consenti
quelques années plus tard au divorce, car il vivait lui-même
avec une petite amie.
Et c'est trente ans après l'avoir quitté que Sylvie Marines
le retrouve en venant au ministère installer l'appartement de
son fils. Mais c'est une directe, vivant mal au sein des situations
compliquées, elle préfère tout dire à son
fils, ne peut supporter qu'il rudoie cet huissier qui est son père.
Et, voici notre Fabre-Marines empoisonné. On le serait à
moins, d'autant que Fabre n'a d'autre ambition que de conserver le poste
qu'il occupe, et n'entend pas être déplacé par son
ministre du fait qu'il est son père.
La situation ainsi posée, l'auteur n'avait qu'à la développer
au gré de sa fantaisie, et à en tirer le plus d'effets
possibles. Il opta, dirai-je, pour le grossissement progressif.
Quand on saura que la petite Mme Fabre-Marines, mise au courant, n'en
veut pas du tout à l'huissier d'être son beau-père,
qu'une intimité se crée entre eux en cachette et que c'est
à cause d'elle que le bonhomme à chaîne évince
du bureau de M. le ministre une trop entreprenante comédienne,
d'où colère du ministre, fâcherie du papa qui va
jusqu'à gifler son fils, oubliant le rang officiel qui les sépare,
et ceci devant témoin, on comprendra toute l'ampleur que prend
alors le sujet.
Il s'amplifie bien davantage. Chassé par son ministre, ne voulant
pas dire qu'il est son père, Fabre se trouve profiter du scandale
qu'il a fait naître; l'opposition extrémiste prend sa défense,
fait de lui un martyr !
Le ministère est renversé, remplacé par un cabinet
d'extrême gauche et l'on voit le brave Gabriel Fabre revenir dans
son cher ministère... comme ministre ! La farce n'est ici, je
le répète, que prétexte à pamphlet; les
types restent amusants, caricaturaux à souhait et l'activité
de Sylvie Marines, mère de l'ex-ministre, se rapprochant de son
ex-époux pour le guider dans ses hautes fonctions au mieux des
intérêts de la famille, est d'une réelle drôlerie".
Au jugement de M. Charles Méré,
d'Excelsior :
"Ce postulat très amusant
est le point de départ de péripéties des plus
comiques. Peut-être ce sujet de vaudeville eût-il gagné à
être traité sur un ton et dans un mouvement de vaudeville.
Il semble que M. André Birabeau, en le portant sur le plan
de la comédie et en lui donnant des développements
inattendus, se soit privé de certains atouts indispensables
dans le genre. Mais M. André Birabeau en a d'autres dans son
jeu: son esprit, sa verve satirique et puissante, et l'agrément
d'un dialogue dont les mots font balle. Le succès a été très
net - et mérité."
M. Pierre Audiat, dans Paris-Soir,
est également de ceux qui ont vivement goûté cette
plaisante comédie, dont il indique en ces termes le tour très
personnel:
"M. André Birabeau apparaît
souvent comme un vaudevilliste qui fait l'école buissonnière.
Il sait mieux que personne le chemin, géométrique et
très
sûr, qui provoque le rire, mais il s'en écarte; il préfère
les petits sentiers ombreux de la comédie, avec ses fossés
moussus où l'on cueille la pâquerette et le myosotis,
avec ses taillis en berceau sous lesquels on rêve et on médite.
Qu'il y ait dans Fiston une donnée de vaudeville excellente,
c'est ce qui frappe d'abord. Sans se connaître, un père
et un fils se trouvent réunis dans le même ministère,
le père comme huissier à chaîne, le fils comme ministre
de l'Education nationale: voilà, n'est-ce pas ? de quoi alimenter
de quiproquos, de surprises, de rebondissements quatre actes bien garnis.
On pense donc que la reconnaissance du père et du fils s'opérera,
comme il sied, à l'avant-dernière scène. Point
du tout! M. André Birabeau dédaigne ce jeu de cache-cache
comme trop facile. Dès le début du deuxième acte,
il tarit lui-même la source du vaudeville; il révèle
tout, non seulement aux spectateurs, mais aussi à ses personnages.
Ce qui l'intéresse, ce qui l'amuse, c'est alors d'esquisser les
réactions de ce père et de ce fils, de montrer comment
l'amour-propre et l'amour filial se mêlent et s'opposent, de dire
à mi-voix que le lien de parenté est à ses yeux
plutôt spirituel que matériel. Et puis, au quatrième
acte, il se rappelle soudain qu'il écrit une comédie ;
il invente un retournement cocasse, puisque le père remplace
dans le fauteuil ministériel son fils, et que l'huissier devient
Excellence.
Il faut épouser l'allure de M. André Birabeau si l'on
veut goûter ce qu'il y a de fin et de charmant dans Fiston. Certains
trouveront sans doute que cette allure est lente, et il est vrai que
les interprètes pourraient jouer dans un mouvement plus rapide
et ne pas ajouter une sorte de flânerie à la flânerie
de l'auteur, mais Fiston n'est pas fait pour les spectateurs trop pressés
de rire. M. André Birabeau ne brûle ni les planches, ni
les étapes".
M. Georges Le Cardonnel déclare,
dans le Journal :
"Je crois bien que depuis les vaudevilles
de Feydeau il ne m'était pas arrivé de m'amuser autant
au théâtre. Il y a cependant une différence entre
ceux-ci et Fiston, de M. André Birabeau, c'est qu'ils étaient
plus féconds en situations, tandis que dans Fiston,
il n'y en a guère que deux, dont M. André Birabeau
exploite d'ailleurs toutes les conséquences burlesques
possibles. Mais il y a la sensibilité de M. André Birabeau
et son inestimable esprit satirique...
La première situation est celle d'un jeune ministre des Beaux-Arts
qui apprend de sa mère que l'huissier chef du ministère
est son véritable père, dont il n'a jamais encore entendu
parler.
La seconde situation exploitée par M. Birabeau est celle de l'huissier
devenant ministre malgré lui, à la place de son fils :
c'est qu'un jour, ayant giflé le ministre, celui-ci l'a révoqué.
Le scandale du ministre giflé par son huissier a provoqué
la chute du ministère ; les communistes ont fait alors de l'huissier
un député, puis un ministre des Beaux-Arts...
Nous sommes en plein vaudeville ou plutôt en pleine farce satirique
et dont la satire est politique. Toute cette pièce, qui vient
bien à son heure, est d'ailleurs surtout la satire d'une certaine
déformation politicienne. On a ri particulièrement aux
conseils de la mère à son fils devenu ministre ; et comment
ne pas rire on entendant, par exemple, le fils déclarer à
un moment : " Ce ne sont pas mes idées, c'est mon programme.
" Cette pièce est pleine de mots de ce genre..."
M. Cardinne-Petit, dans le Quotidien,
ne se montre pas moins favorable. Et c'est à peu près
dans le même sens que M. Charles Méré qu'il écrit
:
"M. André Birabeau, à
qui nous devons un certain nombre de comédies, dans le genre
parisien, a autant d'habileté que de métier. Esthétiquement,
on peut ne pas aimer ce théâtre-là ; il est impossible
de n'y pas trouver un plaisir immédiat, fugace sans doute,
mais qui vous assure d'une agréable soirée. Vaudevilliste
né,
M. Birabeau répugne à exploiter sa veine. Il préfère,
sur un sujet de franche gaîté, broder de fines répliques,
construire des scènes de pure comédie ; en un mot,
traiter en douceur et en légèreté la grosse
farce et la saupoudrer d'ironie et d'humanité".
Selon M. Jean Prudhomme, du Matin
:
"Tout est plaisant dans cette pièce
qui porte scène par scène l'empreinte de la "patte" de
M. André Birabeau. Une satire du mariage et surtout
de la politique l'imprègne. L'ironie ne se mélange jamais
d'amertume et l'esprit d'acrimonie.
Dans un dialogue enjoué, les répliques s'entrecroisent
brillamment et quelques jolies touches de sentiment rehaussent la peinture."
M. Paul, du Petit Parisien, retrouve
dans Fiston l'application d'un des principes classiques du théâtre
comique :
"Une vieille loi théâtrale
se formule ainsi pour trouver une situation amusante, il faut mettre
en présence des gens qui ne devraient pas se rencontrer. Les
situations changent comme la verroterie d'un kaléidoscope...
Mais ce qui demeure constant, c'est le brio qu'a montré André
Birabeau. Le dialogue est étincelant. Les satires contre les
politiciens et les traits d'esprit pétillent sans arrêt.
A tout moment le public rit et applaudit."
M. Lucien Descaves, dans l'Intransigeant,
observe
"Il en est de certains mots tombés,
on ne sait pourquoi, en désuétude comme des vieilles
gens qui s'effacent peu à peu avant de disparaître.
On n'emploie plus guère, que je sache, dans les familles d'aujourd'hui
ce dérivé de fils fiston, qui frappait si doucement
mes oreilles d'enfant. Je l'ai retrouvé hier avec plaisir
dans la bouche d'un père, c'est aux Variétés,
où l'esprit d'André
Birabeau a tiré d'un sujet original et plaisant le maximum d'effets
comiques."
M. Yvon Novy, après avoir, dans
le Jour, brièvement conté l'intrigue, ajoute :
"Cela n'est que la ligne générale
de Fiston, la nouvelle pièce d'André Birabeau,
dont les Variétés nous ont donné hier la brillante
répétition générale. Les applaudissements
furent vifs, car la comédie est construite avec une rare
adresse, avec des trouvailles qui partent on fusées."Le soir de la répétition
générale de Fiston, un ministre - M. Mario Roustan
- se trouvait dans la salle, où tous les regards convergeaient
malicieusement vers lui. Mais il ne fut pas le dernier à sourire
de cette innocente satire des moeurs parlementaires, ni à donner
le signal des applaudissements. Le courriériste du Temps,
dans son compte rendu de la soirée théâtrale,
ironise légèrement à ce propos "Si
je vous le disais pourtant que le ministère de l'Education
nationale avait des représentants
dans la salle, tout exprès venus pour contrôler la fidélité
du décor ? Ils n'ont pas relevé une seule faute. Voici
bien le cabinet du patron, les moulures crème, salies à
point, les filets d'or et les grands panneaux de tapisseries nationales.
Voici la table et les bronzes d'art. La cheminée est à
sa place ; le panier aux bûches, la corbeille à papiers,
les chemises des dossiers sont réglementaires ; le chef de
cabinet est une copie exacte. Le député communiste
qui ouvre, sans frapper, toutes les portes garde sur sa tête
un petit feutre que vous diriez dérobé au vestiaire
de la Chambre, la bouteille d'eau minérale, avec son étiquette
rose, est sans reproche. Les chaînes d'argent des huissiers
sont peut-être
en argent. Le tapis est républicain. La sociétaire est
d'un modèle riche."
Et voici encore, dans Ric et Roc,
les commentaires particulièrement élogieux de M. Jean
Barreyre :
"Si l'on examine les oeuvres dramatiques
de ces dernières années, on reconnaît le grand
effort accompli par les jeunes auteurs pour briser les formes anciennes
; pour
échapper à ces comédies enlisantes où l'amour
malheureux reste toujours - et à jamais - l'unique thème.
Ils ont voulu changer cette géométrie sentimentale - ce
triangle -où deux personnes en trahissaient une troisième
suivant des règles bien établies et des lois formelles.
Ils ont désiré plus de liberté ; et ils ont fait
entrer sur la scène, en robe de parade, cette imagination qui
n'était admise que dans le roman. Parmi les nouveaux venus qui
secouaient les chaînes, il faut tout de suite signaler M. André
Birabeau. Il fut un novateur. Un des premiers, il proposa d'autres éléments,
d'autres préoccupations.
Romancier, écrivant des nouvelles, cette profession qui exige
un continuel renouvellement, il mit cette imagination en éveil
au service du théâtre, pensant que les sujets qui se développent
si bien dans un roman pouvaient parfaitement s'animer à la scène.
Il eut raison. Et les auteurs auront profit à relire son oeuvre.
Cette fois-ci il nous livre un amusement. Une pièce riante, une
sorte de vaudeville. Mais il se pourrait qu'une fois encore M. André
Birabeau ait renouvelé le genre et que nous ayons avec Fiston
une formule qui n'entre encore dans aucune catégorie, cette pièce
apparaissant comme une sorte de vaudeville, mais différent des
vaudevilles ; un vaudeville... satirique
Et c'est ainsi que je ne pourrais vous raconter l'histoire de Fiston
sans la défigurer si je ne peux la laisser dans cette atmosphère
caricaturale et violemment comique où elle s'épanouit
dans une belle poussée de sève. Ce vaudeville à
la verve puissante, aux reliefs rudes rappelle souvent ce ton "antiromantique" qui
plaît si fort au grand humoriste anglais
Bernard, Shaw. On n'écoutera pas sans le sentir ce dialogue
si cruel sous la familiarité, la simplicité, qu'échangent
l'enfant perdu "et son père se retrouvant, sans joie,
trente ans après ! Ce sont deux hommes qui ont fait leur vie
et qui ne voudraient point en changer. Pourtant le sort disposera
d'eux et les fera évoluer le plus drôlement du monde.
M. Birabeau ayant placé son héros dans un milieu parlementaire,
il doit nous décrire les moeurs de la politique du moment. Elle
n'est pas sans prêter le flanc à la critique, hélas
! Et comme notre auteur n'a pas peur des mots, qu'il dispose d'un dialogue
gai, violent, sonore, cinglant comme un coup de fouet, son vaudeville
apporte bien souvent l'éclat de la satire à l'éclat
du rire. Il n'en prend que plus d'importance et d'intérêt.
Cette oeuvre pleine de moquerie est jouée à la perfection".
L'interprétation de Fiston
a permis à la troupe des Variétés de faire preuve
de ses qualités coutumières de brio et d'homogénéité.
Le principal rôle est celui du père, joué par M.
André Berley avec un mélange très savoureux
de bonhomie, d'ironie et de résignation. Il a campé un
type que l'on a comparé à la fois à Boubouroche
et à Chrysale.
Aussitôt après, il convient de nommer Mlle Marguerite
Pierry, la mère du ministre et l'ancienne femme de l'huissier,
aujourd'hui mariée à un riche industriel. Demeurée,
plébéienne malgré son ambition et sa fortune, volubile,
remuante, créant les complications en voulant les éviter,
elle a mené le jeu avec cette verve comique qui lui est si personnelle
et à laquelle le public ne résiste pas.
M. Francoeur a prêté au jeune ministre, fils de
ses oeuvres avant de l'être de son huissier, l'allure de gravité
et de componction qu'on pouvait attendre d'un parlementaire jeté
dans une aussi incroyable aventure tandis que M. Marcel Simon
composait avec distinction le personnage un peu effacé du père
adoptif et que M. Derives, en quelques apparitions et quelques
répliques, caricaturait avec beaucoup d'esprit le politicien
débraillé et bohème d'extrême gauche.
Dans la distribution féminine, Mlle Janine Merrey, la
jeune femme, a témoigné de sensibilité et de délicatesse,
Mlle Ginette Vincent a figuré dans une note juste la petite
reporter hardie et déjà blasée, et Mlle Simone
d'Arche, aux somptueuses toilettes, a incarné la sociétaire
de la Comédie-Française, Célimène des antichambres
de la Troisième République, telle que les auteurs du boulevard
se plaisent à la représenter.
ROBERT de BEAUPLAN
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