"BLUFF" de Georges Delance

Pour un auteur dramatique, et surtout pour un jeune auteur, c'est une consécration que d'avoir une pièce jouée aux Variétés. Le plus parisien des théâtres, qui conserve intact, au milieu des cinémas, des cafés et des enseignes lumineuses, son péristyle de temple grec tel qu'il fut construit au début du dix-neuvième siècle, est en effet comme le temple de l'esprit français. On peut dater les grandes époques du boulevard d'après les oeuvres qui y furent représentées ou les troupes qui s'y illustrèrent. C'est aussi pourquoi la réussite est plus difficile aux Variétés qu'ailleurs. Le public s'y montre plus exigeant. Il y a une tradition séculaire à sauvegarder, tout en s'adaptant au goût du jour, M. Max Maurey lui-même, qui est un directeur avisé, n'a pas osé, après la triomphale carrière de Topaze, monter d'emblée une pièce nouvelle, et il a opéré la transition avec des reprises de tout repos. Enfin, il s'est décidé pour Bluff. Cette fois encore, il a eu la main heureuse.
M. Georges Delance, qui est à mi-chemin entre la trentaine et la quarantaine, préparait l'Ecole navale lorsque la guerre fut déclarée. Il s'engagea dans la marine et servit comme simple matelot à bord du Vérité. Puis il passa dans l'aviation et finit la campagne comme sous-lieutenant observateur. Si ce passé militaire n'a pas déterminé sa vocation littéraire, il a du moins influé sur ses premières manifestations. Son oeuvre de début, la Lumière qui renaît, fut créée en 1928 au théâtre des Cbamps-Elysées, à l'occasion d'un gala d'anciens combattants et elle mettait en scène, avec une émotion à la fois poignante et sobre, un douloureux conflit sentimental dont un aveugle de guerre était le héros. Puis vint, à la fin de 1929 au Nouvel Ambigu, l'Equipage, pièce tirée du beau roman de Joseph Kessel et dont l'action se passe parmi les aviateurs. Changeant de genre, M. Georges Delance adapta ensuite, pour le théâtre des Mathurins, le Secret de William Selby, de l'auteur anglais Edgar Wallace, grand fournisseur de littérature policière pour tous les pays anglo-saxons. Bluff, qui est sa quatrième pièce, est cependant la première où il ait eu l'occasion d'exercer ses dons personnels d'observation satirique de nos moeurs contemporaines.

Mais tout d'abord il convient de dissiper une légende qui s'est inexactement acréditée. On a dit que Bluff était l'adaptation d'une pièce étrangère - hongroise - précisait-on. A la vérité, il existe bien une comédie hongroise où se retrouve une similitude de situation : le baiser mis aux enchères dans une fête de charité. C'est là, toutefois, une rencontre purement fortuite que M. Delance n'a connue lui-même qu'une fois la pièce écrite et lorsqu'elle lui fut signalée, à titre de simple curiosité, par l'impresario qui, précisément, traitait avec lui pour les droits de représentation en Europe Centrale,
Le "bluff" s'appelait autrefois "l'esbroufe" et, sous ce titre, servit déjà de thème, il y a une trentaine d'années, à une comédie de M. Abel Hermant, jouée au Vaudeville. Mais la "poudre aux yeux" est de tous les temps et seules diffèrent les formes sous lesquelles elle se manifeste. Notre société, qui se laisse volontiers prendre aux apparences, offre à l'audace des bluffeurs un champ illimité : il y a le bluff littéraire, le bluff artistique, le bluff de la publicité, le bluff de la finance, qui est souvent le plus redoutable, et combien d'autres encore! En choisissant quelques types représentatifs en, chacun de ces genres, M. Delance avait de quoi étoffer une vaste comédie de moeurs. Son dessein a été moins ambitieux.

Il la définissait ainsi, dans une avant-première du Matin :

"Je n'ai voulu écrire ni une oeuvre profonde, ni une satire violente de l'actualité, mais une comédie légère, appuyée peut-être sur des traits d'observation pour avoir une base de réalité, mais dont le but sera, avant tout, de divertir."
Donc, par la volonté de l'auteur, Bluff se réduit à une anecdote assez rapide, puisque son développement tient en vingt-quatre heures et tourne autour d'un seul personnage, davantage même d'une seule situation. Dans la version primitive - celle qui fut représentée à la répétition générale et les quelques soirs suivants - un court prologue nous mettait aussitôt dans la confidence : le prestigieux duc de Lancy qui n'allait pas hésiter, pour inspirer confiance à un commanditaire éventuel, à pousser jusqu'à 100.000 francs de folles enchères, n'était, en réalité, qu'un fêtard décavé n'ayant plus, pour toute fortune, que 36 francs, A la réflexion, M. Delance a préféré supprimer ce prologue afin d'user d'un effet de surprise. Mais, après quelques scènes, notre intérêt se trouve concentré sur un seul point : le chèque sans provision, impudemment émis par le " bluffeur ", sera-t-il couvert, et par quels moyens? Ce point de départ, qui n'est pas sans rappeler un peu - l'observation en a été faite - celui d'une autre pièce qui elle aussi fit fortune aux Variétés : "Un Homme en habit", est ingénieusement exploité à travers une suite de péripéties plaisantes.

L'accueil fait à Bluff a d'ailleurs été des plus sympathiques. C'est ce que constate entre autres M. Paul Reboux, dans Paris-Soir :
"Un succès... Mais oui ! A quoi reconnaît-on qu'une pièce est un succès? A ce que tout le public de la répétition générale reste dans la salle pour écouter nommer l'auteur. Or, cette fois, non seulement il est resté, mais il a - bien que fût venue l'heure du vestiaire - fait relever le rideau plusieurs fois. C'est à ces signes concrets que l'on discerne que le succès est certain. M. Georges Delance s'est tiré d'affaire avec adresse et avec art. Il a pleinement réussi. Réjouissons-nous. Une pièce qui plaît au public est rare. Elle mérite d'être signalée. Bluff plaît. C'est incontestable."
Et M. Paul Reboux, cherchant à discerner les raisons de cette faveur, indique notamment celle-ci :
"Bluff a un troisième acte qui l'emporte sur les deux autres, un troisième acte hardi, puissant, original, qui va jusqu'au bout de la situation. C'est ce troisième acte qui, consommant une progression sans défaillance, a décidé de la réussite."

Dans Le Soir, M. Maurice Rostand estime, de façon analogue : "La pièce de Georges Delance est charmante, pleine de la plus fringante désinvolture. Elle a plu et elle doit plaire longtemps. A peine quelques petites longueurs, au début, qui ne déparent pas la grâce spirituelle, la souplesse ailée de l'ensemble. Mais quel plaisir d'entendre une pièce amusante sans vulgarité, une pièce comique où il y a même de la poésie, facile sans doute et souriante, mais de la poésie tout de même. Il faut attendre beaucoup de Georges Delance, de la diversité et de la distinction de ses dons : celui qui, ayant écrit la belle pièce sévère que nous avons applaudie naguère, celui qui, ayant adapté comme il l'a fait l'Equipage de Kessel, a pu nous donner une oeuvre aussi différente, mais aussi réussie que Bluff, est un des jeunes auteurs sur lesquels on est eu droit de compter."

En louant, dans Excelsior, ces tableaux "vivants, pittoresques et pleins de verve", M. Charles Méré observe:
"Le héros de l'amusante comédie de M. Delance envisage la vie comme une partie de poker. C'est la signification (qu'il conviendrait de ne pas trop généraliser) de l'histoire romanesque et satirique que nous avons entendue hier et qui a obtenu un succès très vif. Elle plaira au public des Variétés. Elle est mouvementée et attachante, dialoguée avec esprit - et elle a l'air, parfois, d'être une "chronique" des moeurs de notre temps."

M. Pierre Veber écrit de son côté, dans le Petit Journal :
"Il y a environ deux ans, lorsque M. Delance donna une adaptation dramatique de l'Equipage, de Kessel, je vous avais dit que nous ne tarderions pas à retrouver ce jeune auteur dont les remarquables qualités m'avaient frappé ; depuis, il n'a fait que développer ses heureux dons et sa nouvelle pièce des Variétés semble tenir les promesses naguère données. Ce n'est pas encore la pleine possession d'un art difficile entre tous, mais c'est mieux qu'une indication.
La seule restriction que fasse M. Pierre Veber c'est que, dans ces trois actes, la question d'argent tienne trop de place. Mais le reproche, s'empresse.t-il de spécifier, s'adresse à tout le théâtre contemporain, et c'est peut-être un signe des temps.

C'est une objection légèrement différente que soulève, dans la Victoire, M. Benjamin Huc, en regrettant que le thème ne soit pas toujours d'une moralité parfaite et que le principal personnage apparaisse trop souvent comme un aigrefin sans scrupules. Cela ne l'empêche pas de déclarer:
"Cette comédie rappelle, par le ton par lequel elle est écrit, le théâtre des Robert de Flers et Caillavet. Légère, primesautière, gaie, rapidement filée, elle est le prototype de la pièce bien parisienne, ce qui n'est pas déjà un mince compliment. Bluff est une bonne pièce, une pièce à succès."

Selon M. Etienne Rey, de Comœdia :
"La pièce de M. Delance est pleine de détai1s amusants, et les situations y sont souvent piquantes. Elle a été fort bien adaptée au genre Variétés."

Dans le Petit Bleu, M. Emile Mas, dont l'érudition théâtrale ne saurait être mise en défaut, rappelle que bien des fois, déjà, sous d'autres noms, le "bluff" a été porté à la scène, et il cite, entre autres, la comédie célèbre de M. Maurice Donnay, Paraître. Puis il poursuit :
"M. Georges Delance est allé beaucoup plus loin que ses devanciers; il a poussé la hardiesse, la témérité de son protagoniste dans l'art de défier le destin, ou plutôt de lui accorder sa confiance, jusqu'aux limites de la plus folle invraisemblance, qui seraient largement dépassées si l'interprétation de Jules Berry ne donnait une apparence de vérité et même de réalisme aux situations les plus bizarres, aux propos les plus extravagants. Fort heureusement, si le début est un peu languissant, le troisième acte est très bien construit et très divertissant, ce qui laisse le public sur une excellente impression. C'est le plus souvent le contraire qui se produit. Que de pièces, dont la première partie nous avait charmés, ont péri à cause de l'insuffisance de leur dernier acte!"

C'est presque dans les mêmes termes que s'exprime, au Journal des Débats, M. Jacques Marteaux :
"L'auteur nous a fait une agréable surprise : son troisième acte … On sait qu'une fin de pièce réussie, c'est assez rare ; il est arrivé à d'excellents auteurs d'en manquer une, ou plusieurs, et il est courant que les nouveaux tombent dans le piège. Les deux premières parties de Bluff sont une amusante fantaisie, un peu lente ; la troisième est un fort joli acte de comédie, qui assure l'impression d'une divertissante soirée."

Semblablement encore, dans le Petit Parisien, M. Paul Ginisty juge :
"On sent, dans cette pièce, une main experte. Des mots plaisants ou des détails piquants dissimulent le vide de certaines scènes. Par contre, le dernier acte est animé et ingénieux."

Et M. Jean Barreyre, dans Ric et Rac :
"Cette pièce, toujours agréable, devient de plus en plus amusante d'acte en acte. Cela est bien rare et M. Georges Delance montre ainsi bien de l'esprit et un sens du théâtre certain. Son troisième acte est tout à fait remarquable, d'une vivacité de ton qui ravit."

Dans le nouveau quotidien la Gauche, M. Edmond Wellhoff semble s'être intéressé surtout à la portée morale de l'ouvrage:
"La comédie de M. Georges Delance, dit-il, est l'étude fouillée d'un caractère. Le bluffeur, dans la société moderne, est l'être sans préjugés, voire même sans scrupules qui tient à paraître beaucoup plus qu'il n'est en réalité. Lancy n'est pas un bluffeur d'instinct, un amateur; mais un bluffeur par nécessité, par ambition. Son ambition d'abord est modeste: il veut simplement vivre...
"Le dialogue de Bluff est charmant. D'un bout à l'autre de la comédie, les spectateurs sourient quand ils ne rient pas. Certains sont froissés de se reconnaître. Le bluffeur est un type commun qui a toujours existé. Depuis la guerre, il pullule. Les nécessités de la vie moderne, trépidante et folle, ont créé des bluffs et des hâbleries. La pièce des Variétés vient à temps."

M. André Bellessort dans son feuilleton des Débats moralise lui aussi, mais avec quelque ironie:
"La pièce nous prouve - ce que nous savions depuis longtemps - que les affaires sont l'argent des autres et que les bluffeurs ont toujours raison. Elle est de celles où toutes les sympathies courent au mauvais drôle, dont le succès finit par ressembler à une revanche de l'esprit sur la matière, autrement dit, sur le snobisme et les millions. Rien de moins neuf. L'auteur s'est mis à la mode du jour en procédant à l'arrestation d'un banquier dans un restaurant de nuit. Elle a fait autant de plaisir au public que du temps de la Tour de Nesle la pendaison d'un ministre. Mais ceux qui l'arrêtaient ont eu soin de nous avertir qu'il recouvrerait sa liberté dès que l'instruction serait terminée : c'est ce qu'on nomme l'actualité au théâtre."

Si le succès de Bluff a été vif, une large part on revient à l'interprétation. M. Jules Berry a retrouvé, dans le personnage de Lancy, un rôle qu'il a déjà joué bien des fois en le marquant de son empreinte : celui du viveur léger, du dévoyé sympathique, au cynisme élégant, qui prend la vie comme elle vient et se fait pardonner ses pires inconséquences par la bonne humeur et la désinvolture qu'il y apporte. Une fois de plus, il a ou pour partenaire Mlle Suzy Prim, exquise de sensibilité et de délicatesse. Par la finesse de leur jeu, par l'exacte accommodation de leurs moyens, ils ont l'un et l'autre ravi un public qui prend toujours le même plaisir à revoir leur couple moderne et fantaisiste. M. Abel Tarride, grand comédien, a donné autant de relief que de bonhomie au milliardaire américain, roi de la confiture. Mme Marcelle Yrven a campé une marquise caricaturale avec cet art de la composition comique et cette autorité qui lui sont propres. Les autres personnages - même lorsqu'il ne s'agit que de fugitives silhouettes - ont été rendus avec soin par une troupe homogène et de qualité. En particulier, M. Larquey, le maître d'hôtel, M. Robert Seller, le docteur, M. Hiéronimus, le reporter, M. Armontel, le banquier, M. Saint-Paul, l'inspecteur de police, sont à citer, sans oublier les gracieuses et fugitives apparitions de la "jeune fille en rose" et de la "jeune fille en bleu" de Mlles Micheline Bernard et Mony Thomassin.

ROBERT DE BEAUPLAN

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