LA BELLE ANGEVINE

MM. Maurice Donnay et André Rivoire ont, à eux deux, mais chacun de leur côté, enrichi de plus de vingt pièces la collection de L'illustration Théâtrale ; parmi celles du premier de ces collaborateurs, il y a quelques-uns des plus importants succès du théâtre contemporain : L'autre danger, Paraître, Education de prince, Lysistrata, Amants, La Chasse à l'homme ; parmi les pièces du second, il y a les oeuvres les plus fines et les plus spirituelles ou les plus délicates de notre théâtre en vers : Le bon roi Dagobert, L'humble Offrande, Le Sourire du Faune.

L'association de ces deux écrivains ne pouvait avoir pour résultat que la plus brillante des comédies.
Comment ils en arrivèrent à collaborer ?

Ils l'ont révélé volontiers aux courriéristes de théâtre qui sont venus les interroger avant la "première".

Certes, ils se connaissaient depuis fort longtemps, depuis leurs tout premiers succès, qui datent d'une trentaine d'années. Mais c'est pendant la guerre que le hasard ou plutôt le déroulement logique de leur carrière les rapprocha tout naturellement. M. Maurice Donnay était président de la Société des Auteurs, M. André Rivoire, vice-président. Ils découvrirent qu'ils habitaient dans la même rue, et des immeubles qui se faisaient vis-à-vis. Après les séances de la Commission des auteurs, ils prirent donc l'habitude de rentrer ensemble, cheminant, ils évoquaient des souvenirs, ils se confiaient leurs projets. C'est ainsi que leur vint l'idée de collaborer.

Peu de temps après, dans la propriété de M. Maurice Donnay, au Prieuré, ils arrêtaient le sujet de la Belle Angevine, ils commençaient de l'écrire et l'achevaient quelques mois plus tard, pendant l'hiver de 1921, sur la Côte d'Azur.

M. Max Maurey, mis au courant, recevait, bien entendu, la pièce immédiatement. Cependant il n'en goûtait pas ce titre savoureux :
La Belle Angevine. Il se défendit de l'annoncer, en proposa d'autres, fixa même son choix sur Une idée folle, ce qui était semble-t-il une assez folle idée, accepta aussi La Fête, que l'on suggéra d'autre part.
M. Maurice Donnay tint bon et ce fut La Belle Angevine que l'on afficha.

La distribution fut arrêtée : celle-là même qui figure sur la page ci-contre, avec une variante toutefois, et de taille : pour le principal rôle féminin, Mlle Spinelly était désignée. Malheureusement, après quelques répétitions, cette grande fantaisiste tomba malade. On patienta, et puis il fallut se résigner à la remplacer. M. Max Maurey rappela du Midi, où elle se reposait, Mlle Jane Marnac, qui fait partie de sa troupe, mais qui s'était, à la vérité, engagée à interpréter une revue de M. Rip au Théâtre Michel. Mlle Marnac versa le dédit prévu aux directeurs du Théâtre Michel, se mit à la disposition du directeur du Théâtre des Variétés et apprit, en moins de huit jours, le principal rôle féminin de La Belle Angevine. Quelques jours plus tard, Mlle Spinelly, en voie de rétablissement, se mettait à la disposition du Théâtre Michel pour y interpréter la revue que son auteur intitulait, par un amusant jeu de mots : Le bel ange vint...

M. René Doumie avoua, dans la Revue des Deux Mondes, qu'il n'avait pris depuis longtemps, à une comédie, autant de plaisir :
"Ces trois actes spirituels et légers n'ont pas seulement la malice, la finesse d'observation et la gaîté qu'on pouvait attendre de MM. Maurice Donnay et André Rivoire. Ils valent encore par le mouvement, l'intérêt de curiosité habilement ménagé, le dessin élégant et sûr. C'est la veine de Meilhac et Halévy retrouvée. Je ne crois pas qu'il y ait pour ce genre de théâtre un plus complet éloge.
Ce qui donna à la pièce son originalité, c'est la surprise qui nous attend au second acte, et qui "change tout, donne à tout une face imprévu". Pendant une moitié de la pièce, nous pouvions croire qu'il s'agissait uniquement de nous peindre, une fois de plus, le monde de la fête. Nous avons été ravis de l'ingénieux revirement qui, en cours de route, nous a découvert, derrière le décor parisien, une fine comédie sentimentale".

M. Robent de Beauplan écrit dans la Liberté :
"Vous pensez bien que lorsque deux auteurs comme MM. Maurice Donnay et André Rivoire collaborent - collaboration imprévue, qui débute sous les plus heureux auspices - ce n'est pas seulement pour nous intéresser à une intrigue, fût-elle piquante. Ils campent des personnages, ils crayonnent des types pittoresques, ils multiplient les mots plaisants...
Le public de la répétition générale a fait un franc succès à cette pièce charmante. A telle réplique spirituelle, on disait : "C'est du Donnay!" A tel trait délicat : "Voilà du Rivoire". Attributions sans doute téméraires. Ce qui est certain, c'est que les deux auteurs - celui qui est de l'Académie française et celui qui n'en est pas encore - ont pleinement atteint leur but qui était seulement de nous divertir".

La Belle Angevine ayant deux pères, M. Henry Bidon en déduit de son côté, dans le Journal des Débats, qu'il serait bien tentant de reconnaître qui, de M. Donnay ou de M. Rivoire, a fait le nez ou l'oreille :
"Cette recherche est d'ailleurs un jeu décevant. Non que les ressemblances ne soient assez claires : le premier acte railleur et pittoresque est évidemment dans la manière de M. Donnay, et l'histoire sentimentale, qui paraît au second, décèle la façon de Roger Bontemps. Mais ces ressemblances-là n'assurent point la paternité ; M. Donnay et M. Rivoire, ayant échangé leurs idées, ont peut-être échangé leur style de sorte que, par une collaboration plus que parfaite, il se peut que M. Donnay ait fait du Rivoire, et que M. Rivoire ait fait du Donnay...
Au surplus, conclut-il, tout l'ouvrage a de grandes qualités : esprit, fantaisie, finesse et mouvement. C'est un vrai paysage de l'Anjou, une comédie de coteaux modérés, qui donnent un vin parfumé, pétillant et un peu sucré".

M. Robert de FIers estime que cette pièce n'est pas autre chose qu'un conte de fées ; il écrit en effet dans le Figaro :
"MM. Maurice Donnay et André Rivoire, qui sont à la fois poètes et auteurs dramatiques et qui ont pour la fantaisie une bienveillance dont elle ne peut manquer d'être flattée, se sont réunis pour écrire un conte de fée. On ne s'en aperçoit point tout d'abord parce que la nouvelle pièce des Variétés se passe de nos jours et que l'on y entend, au lieu du rossignol de la nuit d'été, les éclats stridents du jazz-band. Et pourtant La Belle Angevine est un conte de fée. Il se déroule, sinon dans la forêt, du moins au coin du bois, non loin du verger où mûrissent sur l'espalier de la vie parisienne des poires de luxe".

"Un conte bleu", déclare de son côté M. Fernand Gregh, dans Coemedia :
"MM. Donnay et Rivoire nous ont conté ce conte bleu moderne avec une dextérité charmante où l'on retrouve l'esprit de l'un et la délicatesse de l'autre, enroulés, si je puis dire, et tournant avec l'intrigue autour des colonnes qui soutiennent le fronton des Variétés".

M. Antoine raconte le sujet de cas trois actes, dans L'Information, et s'arrête au détail de chacun des personnages :
"Tous ces amusants personnages, campés avec bonheur, parlent, vous vous en doutez, une langue délicieuse, dont chaque réplique étincelle et fuse avec un brio étourdissant".

M. Adolphe Brisson, de même, dans le Temps, raconte simplement le sujet des trois actes et conclut :
"Telle est l'histoire que M. Rivoire, poète exquis, et M. Donnay, l'un des maîtres du théâtre contemporain, se sont plu à imaginer.
Ils l'ont composée pour se divertir et pour nous divertir. Souhaitons que leur heureuse collaboration persévère".

Le sujet est-il d'une parfaite vraisemblance? M. Paul Souday n'en jurerait pas, quoiqu'il reconnaisse qu'il y a aujourd'hui des jeunes filles assez dégourdies qui sont pourtant honnêtes. Aussi en arrive-t-il à déclarer, dans Paris-Midi, qu'en somme cette comédie fantaisiste est extrêmement morale - et, bien entendu, spirituelle et amusante.

M. Régis Gignoux, qui assure désormais la chronique dramatique de la luxueuse revue le Théâtre, rappelle que M. Maurice Donnay a toujours dit qu'une pièce, quelle qu'elle soit, n'est qu'une histoire d'amour :
"Avec M. André Rivoire, il a raconté celle-ci en commençant par le milieu. Aussi devrait-elle s'appeler la Petite Curieuse plutôt que la Belle Angevine. Mais Tristan Bernard avait pris le titre, au pluriel. Il y a toujours un certain danger, dans la comédie romanesque, à donner au public un faux départ. Ici, on croit à l'aventure comique du baron Mongerey : or, il n'est que la borne contre laquelle la curieuse risque de tomber. Mais nous ne savons pas encore que cette jeune fille est une curieuse. Un moment nous croyons voir une hardie maraudeuse qui vient cueillir la Belle Angevine. A la révélation du positif, nous ne sommes pas déçus, mais nous sommes surpris. Comme la poule qui couve des oeufs de cane s'effare à la vue des canetons attirés par la rivière, nous avons l'impression d'avoir été joués lorsque nous voyons la faisane dorée qui apportait sa féerie dans les deux premiers actes, se transformer, dans la réalité du troisième, en une petite poulette blanche.
C'est bien ce que voulurent MM. Maurice Donnay et André Rivoire. Ils n'ont cessé de sourire pendant qu'ils préparaient leur tour. Voilà des illusionnistes qui connaissent l'art de remuer la baguette et la voilà de satin noir. Ils retroussent leurs manches. Rien dans les mains, rien dans les poches. Vous regardez leurs yeux qui pétillent de malice, leur sourire qui déjà annonce la surprise. Ils parlent avec une drôlerie constante. Ils se moquent des comparses, ces fêtards, ces parasites de la Belle Angevine. Tout leur deuxième acte est de satire, comme leur exposition était de fantaisie.
Et soudain, brrt ! le voile tombe ; il a suffi d'un mot simple, d'un regard franc, d'un jeune homme et d'une jeune fille pour que l'émotion jaillisse. Vous attendiez un feu d'artifice : c'est un jet d'eau qui monte et chante. Alors, vous ne réclamez rien et si vous avez découvert le truc, vous l'oubliez. Vous ne serez jamais déçus par une histoire d'amour".

M. Benjamin Hue observe, dans la Victoire, que si la première moitié de cette pièce ressort du domaine de la comédie, la seconde accuse non moins nettement des tendances vaudevillesques :
"Mais que l'on ne s'y trompe pas. MM. Donnay et Rivoire dissimulent, presque toujours, sous les drôleries de l'action et du dialogue, la férule de véritables moralistes.
Les personnages qu'ils mettent en scène se meuvent dans leur cadre approprié ; nous vivons de leur existence ; nous assistons à leurs petits drames de conscience et de famille. Des situations bouffonnes, des embarras que créent à ces mondains futiles leurs prétentions et leurs travers, la leçon philosophique se dégage d'elle-même, peu à peu. Et ainsi, sans y prendre garde, alors que nous n'étions occupés qu'à nous livrer à la joie, nous nous rendons compte, une fois arrivé le dénouement, que nous avons fait route en compagnie de moralistes sincères et, en somme, assez indulgents. Nous demeurons, par suite, sur une impression seulement de gaieté souriante, mais encore, ce qui est mieux, de vérité".

M. Guillot de Saix, dans la France, exprime l'avis que la nouvelle comédie de MM. Maurice Donnay et André Rivoire combine très agréablement l'esprit et le sentiment selon les doses exactes qui conviennent en ce très parisien théâtre des Variétés, où l'intrigue doit toujours être fantaisiste et la morale indulgente :
"Il est malaisé, et fastidieux d'ailleurs, de prétendre découvrir en de telles collaborations la part qui revient à chacun. MM. Maurice Donnay et André Rivoire sont deux poètes charmants qui savent parfois s'attendrir. L'un est plus narquois, plus sceptique peut-être, l'autre a trouvé des accents plus gravement émus pour parler de l'amour. Ici leurs deux talents se sont étroitement unis pour écrire une oeuvre légère et divertissante."

Quoiqu'il n'y ait plus, aux Variétés, un seul des grands comédiens fantaisistes qui firent la fortune de cet établissement et qu'après les Baron et les Guy disparus, les Brasseur et les Max Dearly soient allés jouer sur d'autres scènes, M. Max Maurey sait grouper, pour les mettre à la disposition d'auteurs tels que MM. Maurice Donnay et André Rivoire, des artistes tels que MM. Raimu, Pauley, Luguet, Juvanet, Koval, et que Mmes Jane Marnac, Diéterle, Dorny.

- Mlle Jane Marnac est une de nos plus délicieuses artistes. On n'a point songé à la comparer imaginairement avec ce que Mlle Spinelly eût pu être dans ce rôle, tant il semble avoir été composé pour Mlle Marnac ; grâce mutine, joliesse hardie, désinvolture piquante, et charme discret lorsqu'une certaine réserve est de mise, elle a tout ce qui convient à la fois au personnage de Brigitte Reynaud et à celui de Juliette d'Avernes ; c'est un beau succès qui s'est ajouté là à tous ceux qui font de la carrière de Mlle Marnac une des plus heureuses qui soient.
- Mlle Diéterle ne paraît qu'un instant au premier acte ; il n'en faut pas plus pour qu'on apprécie l'agrément de son jeu et la finesse de sa silhouette.
- Mlle Dorny est, à son ordinaire, très plaisamment caricaturale.
- M. Raimu, avec sa voix énorme, rauque et sourde, sa rude bonhomie, a justifié, par la façon remarquable dont il a campé la baron Mongerey, la place importante qu'il a prise si rapidement sur les grandes scènes de comédie.
- M. Pauley fut, avec sa rotondité, une des joies de la représentation.
- M. Luguet fut la correction même, élégante et souple dans le personnage du jeune savant que ses études n'empêchent pas de devenir amoureux.
Enfin, MM. Juvenet et Koval nous présentèrent deux croquis spirituellement satiriques de deux types bien modernes : un peintre mondain, un tapissier en vogue.

GASTON SORBET