Une pièce du plus parisiens de
nos auteurs, sur la plus parisienne de nos scènes avec la plus
parisienne des troupes et sur le plus parisien des sujets - en donnant
à ce mot de parisien le sens de pimpant, de brillant, de léger,
de souriant et de fantaisiste - il n'en fallait pas moins pour mettre
en campagne tous les courriéristes de théâtre, avant
la répétition générale; et après, tous
les critiques: ceux du lendemain, ceux du surlendemain, ceux du lundi
et ceux de la quinzaine dans les revues, c'est-à-dire l'avant-garde,
le gros et l'arrière-garde.
Les courriéristes avaient répandu la nouvelle que M. Alfred
Capus érigeait en principe ceci: qu'un sujet n'est pas nécessaire
à une pièce de théâtre et même qu'une
pièce de théâtre peut être d'autant plus belle
qu'elle a moins de sujet, c'est-à-dire où son auteur a été
moins assujetti à la logique d'une action déterminée.
Les courriéristes exagéraient un peu, mais un peu seulement,
car les critiques ont presque unanimement constaté que l'Institut
de Beauté n'avait effectivement à sa base presque pas
de sujet, et ils ont constaté pourtant qu'il y avait là
une pièce charmante constituant, à l'audition ou à
la lecture, le plus agréable délassement, la plus légère
et la plus savoureuse des joies.
Ainsi M. René Doumic écrit
dans la
Revue des Deux-Mondes que cette comédie est une des plus gracieuses
que M. Alfred Capus ait écrites, une de celles qui donnent le mieux
la note de ce charmant esprit, - une de celles qui ressemblent le plus
à leur auteur:
"Ceux qui demandent avant tout à une pièce
de théâtre
d'être du théâtre et de soutenir l'intérêt
de curiosité par une action solidement charpentée seront
déçus, cela va sans dire. Mais est-ce ce genre de mérite
que nous sommes habitués à attendre de M. Capus, et
son originalité n'est-elle pas ailleurs? On a souvent parlé
de sa philosophie et le mot m'a toujours paru un peu gros. Mais que
M. Capus soit un moraliste, c'est-à-dire un observateur et
un peintre de nos moeurs, et qu'il soit l'un des mieux avertis et
des plus avisés,
il suffirait, pour s'en convaincre, de feuilleter le volume qu'il vient
de publier : les Moeurs du temps. C'est un recueil de chroniques écrites
au jour le jour, et qui vont de la guerre des Balkans à
la cour d'assises, du Parlement à la Comédie Française,
saisissant au vol l'actualité pour nous offrir un mouvant et
fugitif tableau de la vie contemporaine. Un chroniqueur est forcément
un satiriste : la manière de M. Capus dans la satire se définit
tout à la lois par la justesse et par la légèreté
du trait. Comme il connaît admirablement notre société
parisienne, dans ses coulisses, dans ses dessous, et, si j'ose dire, "
dans les coins ", sa critique ne s'égare pas et il met
tout de suite le doigt sur le point faible. Mais il n'insiste pas
et surtout ne s'indigne pas. Non du tout qu'il fasse profession de
scepticisme, mais, d'après lui, la marque de notre société est
son inconsistance. Tout y est en surface et personne n'y est à sa
place. Les idées,
les goûts, les modes s'y succèdent sans suite. Nous sommes
dans l'incohérence et nous y restons. C'est de cette humanité
falote que M. Capus s'est fait l'historiographe. Le fouet de la satire
ne conviendrait guère ici, mais bien plutôt le sourire
de l'ironie. Cette ironie partout répandue, qui se joue à travers
les apparences et, en se jouant, sème les rapides croquis
de moeurs, les remarques spirituelles, les trouvailles de mots, c'est
elle qui fait l'attrait de l'Institut de Beauté, pour
la joie de tous ceux qui, au théâtre, goûtent par-dessous
tout le charme d'une conversation souple, variée, élégante
et brillante."
M. G. de Pawlowski
a toujours pensé que le plaisir
véritable des Immortels était de sourire, - et il part
de ce thème, dans Comoedia, pour écrire avec
humour, sur l'Institut de Beauté et sur son auteur :
"Les tragédies, les plus sombres drames ne peuvent angoisser
que les pauvres humains; la douleur est une infériorité,
soeur de la mort, la tristesse une déchéance: La joie
intérieure
de l'esprit est réservée, au contraire, à ceux
qui ne craignent plus rien de la vie, qui ont épuisé toutes
ses illusions, mais qui savent qu'une réalité subsiste
: celle du rire. Le rire n'est point dans la nature, il est d'essence
divine. J'imagine donc volontiers que lorsqu'ils considèrent
les drames de la vie humaine, les Immortels, loin de s'émouvoir,
sourient avec indulgence et - que l'on me pardonne cette impiété
- je ne serais pas étonné qu'ils fassent à leur
propos des mots d'esprit.
"M. Alfred Capus, qui n'est pas encore Immortel, mais que les dieux
ont associé à leurs plaisirs en en faisant l'un des très
rares hommes d'esprit de notre temps, doit connaître des joies
analogues et ceci se marque lorsqu'il consent à écrire
pour notre agrément une pièce de théâtre.
"D'humbles dramaturges, qui font partie de l'humanité souffrante,
prennent leur tâche au tragique; ils s'efforcent de décrire
des caractères, d'inventer des situations nouvelles et saisissantes,
de découper en morceaux, à notre intention, des tranches
de vie; ils croient humainement que ce qu'ils racontent est arrivé.
"M. Alfred Capus, en homme d'esprit, se soucie au contraire fort
peu de toutes ces contingences. On dirait que sa pièce, une
fois
écrite pour la forme, il l'écoute jouer du fond d'une loge
et l'agrémente alors spontanément, au cours de la représentation,
de ses remarques subtiles et de ses mots d'esprit. M. Alfred Capus,
tout particulièrement dans l'Institut de Beauté, se soucie
fort peu des pantins qu'il nous présente; ce ne sont que des
supports d'idées, des prétextes à réflexions
ingénieuses
et subtiles.
"M. Alfred Capus, lorsqu'il écrivait cette très belle
pièce trop méconnue, qui s'appelle l'Aventurier, était
peut-être encore engagé dans l'humanité.
Aujourd'hui, avec l'Institut de Beauté, il nous paraît
se rapprocher définitivement de la divine et souriante immobilité des
Immortels.
"Il faut donc, dans ce nouvel ouvrage, distinguer nettement deux
choses : la pièce elle-même, pour laquelle l'auteur semble
professer le plus parfait mépris et les mots d'esprit, les
descriptions souriantes, les observations définitives et amusées
qui, elles, sont de tout premier ordre."
M. Henry de
Gorse écrit,
dans la Patrie,
que le talent de M. Alfred Capus est un des plus français qui
soient :
"Il est fait de clarté, de, grâce et d'esprit.
Sous son sourire parisien se cache une philosophie pleine d'expérience
et profondément humaine. Et il est rare que des oeuvres de
l'auteur de la Veine, même de celles qui semblent les
plus folles comme les Maris de Léontine, les Deux Broliers
et la Petite Fonctionnaire, ne se dégage pas une morale
très saine
et très réconfortante. Il n'y a, dans le talent de M.
Capus rien d'anémique et d'anémié, rien de malsain
et qui sente l'article exotique. Tout y est clair, alerte, vivant
et plein de santé. Et quant à l'esprit, il y pétille
comme pétille
dans un verre la mousse légère d'un vin de France
"L'Institut de Beauté est donc - et il fallait s'y
attendre - une très fine et très spirituelle comédie,
d'une intrigue très simple et qui a permis à M. Alfred Capus
de s'attarder aux bagatelles d'alentour, ce dont il faut nous réjouir,
car cela a été une occasion de plus pour nous de constater
avec quel esprit charmeur, et sans cesse renouvelé, il peut parler
de tout ce qui vient à sa pensée. Aussi, sa nouvelle oeuvre
est-elle pleine de ces traits délicieux, et en quelque sorte lapidaire,
que l'on a tant de plaisir, après les avoir entendus, à
relire ensuite à tête reposée."
Pour M. Robert de Flers aussi, dans le Figaro,
la nouvelle pièce de M. Alfred Capus est une comédie légère
du ton le plus spirituel et le plus vif :
"Elle est écrite dans ce dialogue souple et clair qui
est de la meilleure tradition française. Les traits brillants,
les mots piquants, les réflexions à la fois comiques
et générales
y abondent, et donnent à ce charmant ouvrage sa fine et rare
qualité.
Le sujet est sympathique et ingénieux. Ce n'est point là
d'ailleurs que M. Alfred Capus a porté son effort. On ne sait
d'ailleurs pas au juste où il l'a porté tant ces trois
actes paraissent aisés et faciles. Ils coulent gaiement, allégrement
et leur courant malicieux et railleur va de-ci de-là, au hasard,
dans tous les coins où il y a quelque chose à cueillir."
M. Félix
Duquesnel trouve, dans le Gaulois,
que l'auteur semble avoir fait retour sur ses pas :
"Sa nouvelle comédie ingénieuse, où se retrouvent
les qualités de celui qui écrivit la Veine, relève
du théâtre de genre, où le charme du dialogue
finement spirituel, les caractères dessinés de main
d'ouvrier, et les épisodes comiques ont plus d'importance
que l'action, qui n'est,
à tout prendre, que le prétexte au mouvement scénique.
"Sous ce récit amusant se cache, comme toujours, une idée
philosophique, qui ne manque pas de générosité, et
le titre de la pièce, l'Institut de Beauté, nous promet
simplement une descente pittoresque dans une de ces officines modernes,
où l'on répare plus ou moins chimiquement l'irréparable
outrage. Grâce à lui, nous avons un second acte gai,
où
se démène la série des personnages burlesques
qui fréquentent ces laboratoires, alors que l'idée de
la pièce
est tout autre, et l'"Institut" n'est qu'un accident dans
la théorie qui affirme que c'est l'homme qui doit travailler,
et assurer la vie du ménage. Ce qui distingue nos moeurs civilisées
de la coutume des Hottentots, où le mâle reste oisif,
alors que la femelle trime et travaille pour le nourrir.
"Cette thèse, sévère en apparence, est développée
sur le mode amusant, avec des personnages-types, qui évoluent dans
une action un peu décousue, mais de si bon comique que le rire
y trouve son compte, comme aux choses folles, et que la leçon,
s'il y a leçon, s'absorbe dans un mouvement de bonne comédie,
une des meilleures et des plus agréables qu'ait perpétrées,
depuis longtemps, l'auteur de tant de pièces charmantes."
M. Abel Hermant remarque, dans le Journal,
qu'au théâtre - au théâtre seulement -
M. Alfred Capus est l'anarchiste, l'anarchiste absolu :
"Non seulement il ne veut être gêné par aucune
loi, par aucune règle, par aucune convention: il ne souffre
même
pas qu'on lui dise qu'une pièce doit avoir un sujet. Sa thèse
est parfaitement soutenable; on citera une fois de plus le Misanthrope,
on citera Bérénice et le mot célèbre
que "créer, c'est faire quelque chose avec rien".
Que faut-il à l'esprit, comme à l'oiseau, pour voler?
L'espace vide - et des ailes. Mais le scepticisme porté à l'extrême
aboutit toujours à une antinomie. Celui qui doute de tout
est en contradiction avec lui-même, s'il ne se décide
pas à douter
qu'il doute, et ce dernier effort est bien difficile.
De même, M. Alfred Capus, qui n'admet aucun principe, a érigé
cette négation même en principe et en dogme, il l'a promulguée
dans ses avant-premières, il l'a, ce qui est plus grave, appliquée
dans sa pièce à la rigueur. Le fait est que j'ai rarement
vu comédie plus dénuée de ce qu'on appelle sujet.
Elle ne manque point d'unité, et répond très exactement
à son titre. C'est bien d'un institut de beauté qu'il s'agit
continuellement, depuis le début jusqu'à la fin. Adrienne
Lagraine forme, durant le premier acte, le projet d'acquérir et
de diriger cet institut; au deuxième acte, elle l'a acquis et le
dirige: au troisième acte, elle s'en est dégoûtée
et ne le dirige plus. Voilà le fil, bien léger, qui suffit
à M. Alfred Capus pour relier des scènes charmantes, dont
quelques-unes sont de véritables morceaux d'anthologie."
M. Adolphe Aderer (le
Petit Parisien) découvre
qu'il y a dans la nouvelle comédie de M. Alfred Capus une critique
des snobismes contemporains, littéraires ou autres, ce qui
lui fournit l'occasion de mettre en scène des "types" fort
plaisants, et qu'il y a aussi l'histoire d'un malentendu conjugal,
qui nous vaut ces observations fines et délicates sur le coeur
des hommes et des femmes où l'auteur excelle.
"Le long de tout l'ouvrage, se promène une indulgente et
soufflante philosophie : M. Alfred Capus veut sourire de tout; - pour
ne pas être obligé d'en pleurer. Ces qualités réunies
justifient les nombreux applaudissements qui ont accueilli l'oeuvre nouvelle;
il y a toujours plaisir à entendre du Capus."
Prenant texte, dans le Journal
des Débats,
de cette réflexion de Mme Lagraine - un des personnages de l'Institut
de Beauté qui vient de composer un drame : "J'ai supprimé
soigneusement tout ce qui pouvait ressembler à du théâtre".
M. Henry Bidou ajoute: "M. Capus a fait comme elle; il
n'y a point de pièce dans cette comédie, - mais il y a
des répliques
charmantes, des maximes d'une vérité plaisante, des dialogues
ingénieux."
Et M. Adolphe
Brisson écrit, de son côté,
dans le Temps :
"Cette oeuvre de M. Alfred Capus a la mince substance d'un petit
conte moral."
Tandis que M.
Sailland-Curnonsky déclare dans la Revue des Français :
"Oui, c'est entendu : il n'y a pas de pièce! Mais j'ai l'impression
que le public s'en aperçoit très bien, et que cela lui est
parfaitement égal.
"Evidemment l'Institut de Beauté ne tient ni du mélo
ni de la féerie, ni du roman feuilleton. Mais c'est charmant, d'une
légèreté, d'une ironie, d'une finesse où l'on
retrouve tout le clair et délicat talent d'un de nos écrivains
français. Le dialogue étincelle de réparties
spirituelles. Les épisodes sont traités de main de
maître. Rien
ne sent l'effort. Rien ne vise au gros effet. Tous les types sont amusants,
vivants, vrais. Enfin, c'est la grâce plus belle encore que
la beauté.
Et sans doute ce qu'il y a de mieux dans la pièce... c'est Capus.
Mais quelle joie de l'y retrouver
"
Enfin M. Robert
Catteau, qui ne fit preuve d'aucune indulgence pour cet ouvrage,
déclare pourtant,
dans Paris-Midi
:
"Le dialogue est vif et aiguillonné de traits satiriques.
Si les caractères ne sont présentés qu'à l'état
d'esquisses, encore sont-ils joliment esquissés, d'une plume
légère..."
A la vérité, M Robert Catteau espérait, et il ne
s'en cache pas, que M. Alfred Capus, observateur averti et nécessairement
indiscret, nous ferait pénétrer dans un de ces temples mystérieux
où l'on répare des ans l'irréparable outrage.
"L'acte de l'Institut de beauté nous transporte, il
est vrai, dans un hall luxueux où les clientes sont reçues
mais d'où la directrice de l'établissement s'empresse
de les faire passer dans des cabinets contigus que ferment des portes
hermétiques.
Ce qui se passe derrière ces portes, on ne nous l'a pas laissé
voir. Ah! si M. Capus avait voulu! Quel succès de curiosité
eût remporté sa pièce ! Mais il n'a pas voulu révéler
certains secrets professionnels."
L'interprétation
de l'Institut
de Beauté fut naturellement des plus brillantes et la
simple énumération
des artistes qui l'assurèrent peut donner une idée de
sa fantaisie variée.
M. Albert Brasseur fut lui-même, ce qui est déjà d'un
assez joli comique; M. Guy épanouit sa bonhomie malicieuse qui
sait, à l'occasion, être fine et subtile; M. Jean Dax silhouetta
une étonnante caricature d'éditeur de poètes mondains;
M. G. Silvestre, garçon de laboratoire, avec entrain brassa les
poudres et malaxa les crèmes de beauté dans le mortier
de l'Institut.
Mme Marthe Régnier faisait ses débuts sur la scène
des Variétés; elle n'y parut pas dépaysée
et sa grâce y parut même plus alerte que jamais. Mme Marcelle
Lender fut, à son ordinaire, harmonieuse; et Mlle Mistinguett s'y
découvrit, non pas seulement comédienne excentrique mais
bonne et juste comédienne, et parvint à s'attribuer, au
milieu d'une pareille distribution, un fort appréciable succès
personnel.
GASTON SORBETS