En découvrant
que, déjà, et précisément, par une coïncidence
assez curieuse, sur ce même théâtre des Variétés,
une pièce avait été, il y a soixante-trois ans, représentée
sous ce titre l'Habit vert, MM. Robert de Fiers et G.-A. de
Caillavet songèrent à intituler leur nouvelle comédie l'A.
F. (Académie Française), par une amusante application de
l'usage qui se répand des initiales abréviatives ; puis
ils revinrent non sans raison d'ailleurs, à leur premier titre.
Cette pièce précédente,
due à la collaboration d'Alfred de Musset et d'Emile Augier, est,
en effet, fort peu connue, bien qu'elle ait été, il y a
six ans, reprise en éphémère en matinée blanche,
au théâtre Réjane ; et ce petit ouvrage en un acte,
dont ni l'un ni l'autre des deux célèbres écrivains
disparus n'avait jamais songé à illustrer la liste de ses
oeuvres complètes n'a aucun rapport, ni de sujet, ni de développement,
ni de forme avec l'étincelante fantaisie que voici.
Quelques-uns des critiques dont
nous allons voir plus loin les appréciations ont, une fois de plus,
évoqué à propos de MM. Robert de Flers et G.-A. de
Caillavet, les noms de Meilhac et Halévy ; certains d'entre eux
ajoutant toutefois qu'ils avaient élargi le cadre, approfondi la
manière de leurs prédécesseurs. Ce n'est pas assez
dire. En réalité, MM. Robert de Flers et G.-A. de Caillavet,
poussant à l'extrême, dans L'Habit vert, avec une
audace et une virtuosité inégalées, les caractéristiques
mêmes de leur talent et de cette sorte de subtil génie fantaisiste
qui est le leur, sont arrivés à créer une forme de
théâtre - on n'y prend pas assez garde - toute nouvelle,
toute personnelle et assez propre à décourager les plus
intrépides imitateurs. Avec la pièce que voici MM. Robert
de Flers et G.-A. de Caillavet dépassent de beaucoup les hardiesses
que Meilhac et Halévy se permettaient dans leurs comédies,
ils atteignent, avec une souveraine aisance, à cette originalité
satirique très haute et très libre qu'avant eux on ne croyait
réalisable qu'avec le secours de la musique.
Avant d'aborder la revue de la
presse, il est tout à fait de circonstance de rappeler la page
spirituelle qu'a écrite sur " L'Habit vert ",
et même plus spécialement sur le vert de cet habit, un des
plus brillant parmi les écrivains qui aient l'honneur de le
porter, M. Henri Lavedan.
M. Henri Lavedan se demandait
pourquoi cet habit n'avait jamais joui d'une complète réputation
décorative. On s'accorde généralement, disait-il,
à le trouver rigoureux, maussade et sans allégresse. Il
continuait ainsi :
" Je crois que cette mauvaise opinion lui vient de la couleur de
son plumage qui n'a pas été comprise. Cette couleur, je
n'ai pas à vous l'apprendre, c'est le vert, puisqu'il faut l'appeler
par son nom... Mais un vert particulier qui ne se rencontre qu' ici sur
nos épaules et à nos flancs, le vert de la maison, ce vert
choisi, prémédité, semble-t-il, un vert savant, pédagogique,
acide et rigide, un vert de cabinet de travail et d'étude d'avoué,
un vert de portefeuille et d'abat-jour, de drap de bureau et de reliure
de dictionnaire. Eh bien, ce vert, même si la raison ne le comprend
pas, avait cependant ses raisons; il était indiqué, symbolique,
fatal. Nous ne pouvions pas y échapper. Quelle autre couleur en
effet eût conçu l'audace de lui disputer la palme ? Le rouge
était d'une humeur dolente et guerrière incompatible avec
nos honnêtes travaux. Le bleu? par galanterie anticipée,
on le réservait aux dames, porteuses de bas de cette même
nuance, pour le jour où elles deviendraient elles aussi, membres
de l'Institut. Le blanc, si salissant, sentait d'ailleurs trop son roi.
Le violet était trop d'église, l'orangé d'un vaniteux
fracas et le jaune eût fait sourire. Alors ? Il ne restait donc
que le vert de vraiment qualifié pour un habit qui déchaîne
à la fois tant de convoitises, de dédains, de sarcasmes,
d'ambitions et de rêves, le vert qui est justement la couleur de
l'absinthe, de la bile et de l'espérance... Et fallait-il, étant
donné l'inévitable vert, que ce fût un vert artiste
et poétique, le vert frivole et vain de l'émeraude ou de
la feuille d'eau? ou le vert montagnard et gai du Tyrolien? ou le vert
exotique? ce vert glorieux de l'étendard du Prophète, ou
celui, plein de volupté, des voiles de Schéhérazade?
Non, tous ces verts-là n'étaient pas pour nous. Le seul
qui s'imposait, se justifiait, le seul définitif était bien
celui qui sût nous échoir, le vert sérieux, le vert
académique ".
Cette nouvelle comédie a
donc valu à ses deux auteurs les lauriers du Bois sacré,
elle a triomphé comme le Roi ; c'est le moins que l'on
puisse dire après avoir constaté l'effet qu'elle a produit sur
le public ; c'est ce que la critique avait prédit dès le
lendemain de la répétition générale.
Le critique habituel du Figaro
: M. Robert de Flers lui-même
s'étant, en l'occurrence, récusé, M. Régis
Gignoux fit à sa place un exposé lucide, une analyse ingénieuse
et subtile de cette oeuvre, et un enthousiaste compte rendu de la soirée
:
" Cette pièce, dit-il,
marque l'apogée de l'art dramatique de MM. Robert de Flers et Gaston-A.
de Caillavet : ils enjolivent si bien, ils colorent si vivement une étude
de moeurs, une question contemporaine, qu'on ne peut voir dans l'ensemble
du spectacle qu'une parade, un défilé, une revue... Et,
cependant, ils livraient une bataille. La bataille est gagnée.
Le succès de L'Habit vert
fut éclatant aux Variétés. Il dépasse le succès
du Bois sacré : il atteindra le succès du Roi ".
M. Adolphe Aderer, dans le Petit
Parisien, enregistrant, comme tous ses confrères, ce brillant
succès, évoquait aussi, à son propos, les titres
des deux succès qui l'ont précédé :
" Dans le triptyque de satire
mondaine, politique et littéraire entrepris par les heureux
auteurs, l'Habit vert se place sur l'un des deux volets faisant pendant
au Bois sacré, tous deux encadrant le Roi, de
triomphale mémoire. Les deux collaborateurs ont atteint l'absolue maîtrise
de leur talent. Gratifiés de dons excellents, ils possèdent
la science complète de ce qu'il faut pour plaire au grand public
et en même temps satisfaire les délicats. Ils savent aussi,
avec un art merveilleux, mettre en pleine lumière les qualités
particulières des admirables interprètes que leur fournit
le directeur des Variétés. Ce sont des auteurs sûrs
et de tout repos, avec qui le succès a contracté un bail
à terme indéfini, le bail emphythéotique ".
M. Edmond Sée estime, dans Gil Blas,
qu'une telle persistance, un tel entêtement heureux
dans la réussite crée entre des écrivains de théâtre
et ceux qui viennent si fréquemment les applaudir, comme des liens
cordiaux, fraternels, assez émouvants à la longue :
" Or, depuis quelque dix ans
que MM. de Flers et de Caillavet produisent avec cette abondance aisée,
riante, joyeuse, ils ont acquis sur leur innombrable public familier un
crédit qui va croissant. Plus ils écrivent, plus ce public
les adopte ; s'attache à eux ; les aime... Plus il s'habitue, se
complaît au succès de deux écrivains si résolus
à justifier les espérances que l'on fonda sur eux.
J'ajouterai que cette vogue persistante semble non seulement aider à
la prospérité extérieure, à la carrière
des auteurs du Roi, mais encore à l'accroissement de leurs
dons étonnants, de leurs qualités d'écrivains dramatiques
; de leur stupéfiante verve. Rien n'enrichissant, ne faisant fructifier
certains talents, en effet, comme cette atmosphère de joie sympathique
où ils baignent; rien n'étant meilleur pour eux.
Et voilà sans doute, la grande, la meilleure raison de cette fortune
que connurent des comédies comme le Roi ou le Bois sacré...,
oeuvres si réussies, si éclatantes, d'avoir été
conçues dans de la bienveillance, du bonheur, de la joie, et qui
répandent tant de joie autour d'elles !... et de cet Habit vert qui
va connaître, qui connaît déjà une fortune
au moins égale ".
M. Joseph Galtier écrit,
dans Excelsior, que, s'il lui fallait classer l'Habit vert dans
un genre défini, il dirait que c'est une fantaisie satirique
:
" C'est une fantaisie par
la liberté d'allure et de ton, par les trouvailles d'une imagination
tantôt élégante et fine, tantôt joviale et robuste,
par le choix dans sa variété d'éléments grotesques
et comiques, par le mouvement d'une verve qui se grise en marchant. C'est
une fantaisie par le jeu admirablement habile des variations qui se plaquent
sur le thème principal. Ai-je besoin d'insister pour démontrer
que c'est aussi une satire. Vous ne voudriez pas qu'il fût question
de l'Académie aux Variétés si c'était pour
faire son éloge. Une comédie sur les prix de vertu ou sur
les mérites réels des Immortels à la petite semaine.
Cela n'attirerait pas la foule. Pourquoi pas une séance de la commission
travaillant au Dictionnaire des Danaïdes ? L'Habit vert est
une comédie rosse, toute barbelée d'ironies, de sarcasmes
qui sont, étant donné le sujet, de bonne compagnie. Elle
a, par moments, des accents de revue ; elle s'agrémente d'un véritable
spectacle, un clou peu banal, une grande réception avec roulement
de tambour et discours d'usage. Elle est l'oeuvre d'écrivains qui
connaissent le métier dramatique parfaitement, qui sont des chroniqueurs
de race et des revuistes d'une qualité rare. Ils savent ce que
le public veut et ils le lui servent magnifiquement. Rien de plus explicable
et de plus légitime que leur incomparable succès ".
M. Camille Le Senne rappelant,
dans le Siècle, que MM. de Flers et de Caillavet ont été
classés depuis longtemps héritiers de Meilhac et Halévy,
dans notre littérature dramatique, ajoute :
" C'est cela, si l'on veut, et ce n'est pas tout à fait cela
: les deux inséparables collaborateurs méritent mieux que
cette position littéraire de double posthumes. S'ils ont pris à
Meilhac et Halévy la très agréable formule de l'écriture
cursive, la virtuosité de l'observation satirique faisant piqûre
et non plaie, le sens délicat du parisianisme, ils possèdent
an propre le sens et le courage
d' une gaieté parfois si exacerbée qu'elle touche à
la parade. Leur fertilité d'imagination hilare est incomparable
; ils ne redoutent ni la caricature, ni les gros effets, même ils
les multiplient, mais en les adorant. Ce sont des ultra-fantaisistes,
et qui, chaque fois, mettent dans le mille. Je crois même qu'avec
l'Habit vert ils ont mis dans le dix mille et qu'à ce point
de vue spécial le nouveau spectacle des Variétés
pourrait bien être leur chef-d'uvre ".
M. Gabriel Trarieux déclare
également, dans la Revue, que voici le chef-d'oeuvre du
genre, le triomphe brillant et léger devant lequel toute critique
désarme, où l'on va, l'esprit tranquille, passer - la formule
est classique - la meilleure soirée de l'année... et il
se demande de quoi est faite la marque vraiment supérieure de ces
deux talents si heureux, celle par quoi, à travers tant de pièces,
ils méritent un succès persistant.
" D'observation ? d'invention ? de fantaisie ? de labeur ou de don
spontané? Bien malin qui saurait dire! Il y a de tout cela, sans
doute, et le résultat est un feu d'artifice qui éblouit
et emporte tout ".
M. G. de Pawlowski souligne, dans
Comoedia, la qualité exceptionnelle de ce déclassement
délicieux, de cette féerie très parisienne.
Et M. Henry Bidou fait remarquer,
dans le Journal des Débats, quel beau don est le don comique:
" C'est une certaine façon
de voir la vie par accents et par caractères, sous des traits nets
et vifs, que leur éclat même rend cocasses. C'est un talent
de déblayer le dessin des choses et de le faire apparaître
si nu et si clair qu'il devient fantasque. C'est une puissance d'imaginer
l'imprévu, de rapprocher les contrastes, de créer, de modeler.
C'est l'art d'attraper le vrai avec le coup d'oeil d'un peintre, et de
le distribuer en figures avec un génie de poète. C'est le
passage continu de la vérité à un mensonge plus vrai
qu'elle. Et c'est là-dessus, comme la lumière sur un tableau,
une gaieté abondante, naturelle et heureuse, une gaieté
qui est la sagesse même. Voilà l'étrange entreprise
de faire rire les honnêtes gens. L'Habit vert y a admirablement
réussi.
Enfin M. Abel Hermant - à
qui précisément, MM. Robert de Flers et G.-A. de Caillavet
ont, depuis, dédié leur pièce - écrivait
dans le Journal :
" La critique serait un métier
morose et dont il faudrait réserver le triste privilège
aux ingrats, si l'on n'avait le droit, quand on l'exerce, de l'abdiquer
certains soirs de fête, et de s'associer sans réserve à
l'unanimité d'un succès. C'est bien une fête que nous
ont offerte, au théâtre des Variétés, MM. Robert
de Fiers et G.-A. de Caillavet. Tout y est ordonné avec tant de
luxe et de mesure, avec un soin si délicat et si flatteur de nous
plaire, qu'il y aurait pis que du mauvais goût, il y aurait, comme
je disais, de l'ingratitude, à chercher où, par hasard,
on les peut reprendre : ce serait un manque de savoir-vivre. Il ne m'a
point semblé que personne pût résister à leur
charme, qui n'est pas un charme mystérieux, mais une séduction
fort explicable et légitime ".
Et M. Abel Hermant après
s'être fait un plaisir extrême de conter à ses lecteurs l'Habit vert, concluait :
" Je ferais scrupule de terminer cet article sans rassurer quelques
bonnes âmes, que l'imprudence de MM. Robert de Flers et G.-A. de
Caillavet surprend, effraie, attriste. N'ont-ils donc point, (disent ces
bonnes âmes), des ambitions académiques ? Comment osent-ils
se tenir debout et souriants devant la respectable dame, au lieu de baisser
les yeux, de courber le front et l'échine, ou même de ramper
et de pâmer à ses pieds ainsi que tant d'autres ? J'ignore
si MM. Robert de Flers et G.-A. de Caillavet visent à l'Académie.
J'estime que, s'ils n'y visaient point, c'est alors qu'ils lui manqueraient
gravement de respect. Mais je ne crois pas qu'hier soir ils aient compromis
leur candidature. Il est vrai qu'entre les écrivains, l'Académie
tend à préférer les plus conservateurs, et elle ne
fait apparemment que son devoir, puisqu'elle représente une tradition
et qu'elle a été créée pour maintenir. Encore
n'est-ce point un parti pris, et elle n'a pas laissé d'avoir à
l'occasion des complaisances ou des coquetteries inattendues. Mais elle
a surtout de l'esprit : elle est française ; et elle n'a jamais
pu haïr sans miséricorde ceux dont le crime unique était
d'avoir fait de l'esprit, même à ses dépens ".
De même que c'était,
de la part des auteurs, un véritable tour de force que de nous
montrer, avec ce qu'il fallait de pointe parodique, une séance
de réception à l'Académie française, le directeur
des Variétés établissait une sorte de record en faisant
figurer, sur son plateau, le fameux hémicyle de l'Institut aussi
fidèlement reproduit et tout grouillant de l'élite friande
de ces traditionnelles cérémonies.
Quant à l'interprétation, elle est toute en vedettes de
première grandeur : les uns, comédiens qui se doublent de
fantaisistes, comme M. Guy, Mlle Jeanne Granier; les autres, fantaisistes
qui se doublent de comédiens, comme MM. Brasseur, Max Dearly, Prince
et Mlle Lavallière, et les éloges qui leur devraient être
décernés excéderaient vite les dimensions de cette
fin de colonne. Quand on entend ces artistes, aux Variétés,
il semble que chacune de leurs répliques ait été
exactement préméditée pour chacun d'eux ; quand on
lit la pièce et qu'on se souvient de leur jeu, il semble qu'ils
aient été tous respectivement créés pour venir
personnifier devant nous des ducs et des duchesses de Maulévrier,
des Latour-Latour, des Parmeline, des Brigitte Touchard et des Pinchet.
GAST0N SORBET