Après les grands
succès de La Belle Hélène et de Barbe Bleue,
les Variétés devenaient le temple consacré à
Offenbach. Là se ruait la foule de ses adorateurs, là se
précipitaient les étrangers le soir même de leur arrivée
à Paris , les directeurs y envoyaient leurs pensionnaires saisir
au passage un geste de Schneider, une intonation de Dupuis.
Plus un jour ne se passe sans que les journaux retentissent du nom
de Jacques, tous les directeurs sont suspendus à la sonnette de la
rue Laffitte, l'étranger le réclame du monde entier, aujourd'hui
on annonce une lecture, demain une excursion de quelques jours pour conduire
à Vienne ou à Berlin le dernier ouvrage monté à
Paris. Les projets s'entassent, les courriers de théâtre
accueillent tous les bruits qui circulent ; c'est un Panurge écrit
pour la Porte Saint-Martin, le maëstro termine pour les Variétés
les Amours de Louis XV, le Calife Aroun-al-Rashid est promis
au Châtelet. Pour l'instant, le maître n'a qu'à encaisser
les droits d'auteur de Barbe Bleue, qui résiste victorieusement
à l'été, à travailler à la Grande
Duchesse et à mettre la dernière main à la
Vie Parisienne dont la lecture va être faite au Palais-Royal.
La folie du jour n'avait pas épargné le théâtre
Montansier. A la veille de l'Exposition, M. Plunkett avait voulu se mettre
sous la protection du triomphant compositeur ; il avait demandé
à avoir, lui aussi, son Opéra-Bouffe, mais à cette
condition qui eut fait bondir tout autre musicien, que la partition serait
interprétée par les pensionnaires du théâtre.
Mme Céline Montaland s'était maintes fois déjà,
et non sans éclat, mesurée avec des couplets de vaudeville;
Mlle Paurelle, dans son passage aux Délassements-Comiques et aux
Bouffes, avait affronté les croches avec une certaine assurance;
Mlle Honorine ne pouvait davantage inspirer d'inquiétudes sérieuses;
quant à Mme Thierret, sa fantaisie se riait de toutes les difficultés.
Mais en considérant les ténors mis en ligne par M. Plunkett
il fallait avouer que le péril était grand. Et pourtant
Jacques réalisa le programme, écrivit pour l'organe un peu
voilé de Brasseur, l'aphonie de Hyacinthe, le registre indécis
de Gil Pérès et de Lassouche comme il l'eut fait pour
Dupuis ou Berthelier.
Pendant qu'il dirigeait au Palais-Royal les études de la Vie
Parisienne les Bouffes rouvraient sous la direction de M. Varcolier,
le mari de Mme Ugalde, et plus que jamais le maître resta en froid
avec la scène créée par lui. Les relations étaient
tendues à ce point que défense avait été faite,
par le ministère d'huissier, de remonter au passage Choiseul un
acte quelconque de son répertoire. On passe outre et Daphnis est
donné avec Mme Ugalde dans le rôle du Berger.
Les querelles entre auteurs et directeurs semblent être à
l'ordre du jour ; c'est aussi le moment où Victorien Sardou irrité
des révélations de certains journaux, relatives à
sa pièce du Vaudeville, retire Maison-neuve prête
à passer.
La résistance de M. Harmant eut raison de cette boutade, de même
que la ténacité de M. Varcolier rendit vaine la méchante
humeur d'Offenbach. Au Palais-Royal, on va fixer la date de la première
; les interprètes ont apporté une ardeur sans égale
aux répétitions, chacun est ravi, nul ne songe à jalouser
son voisin..
Les voeux de M. Plunkett ont été exaucés ; tous les
créateurs font partie du théâtre, à l'exception
de Mlle Zulma Bouffar engagée pour le rôle de la gantière,
peu important au point de vue musical, le jour de la lecture, et transformé
au cours des études.
Mais cette belle confiance, cette foi absolue s'écroulent à
la veille du grand jour. La répétition générale
de la Vie Parisienne est restée célèbre dans
les fastes du théâtre; Mlle PanrelIe n'étant que du
3' acte, ne s'est pas fait faire de toilette nouvelle, tant elle est persuadée
que la pièce s'arrêtera en route ; la peur s'empare de MM.
Meilhac et Halévy, à ce point même qu'ils proposent
au directeur de retirer l'ouvrage, si laborieusement monté. Jacques
est moins effrayé, s'il faut en croire ce billet à Mlle
Schneider :
"Ma chère
amie, je sais que Meilhac s'est chargé de ta loge - il
fallait bien que tu sois à
notre première - une première de moi sans mes filles
chéries,
Hélène et Boulotte, aurait été une
chose impossible.
A demain donc, j'espère que tu useras plus d'une paire de
gants en applaudissant les choses adorables que j'ai faites dans
la Vie Parisienne.
A ces jours-ci notre lecture.
Ton père respectueux,
Jacques OFFENBACH"
Le 31 octobre, Mlle Schneider ne
fut pas seule à
exaucer la prière du Maître et nombreux ont été
les dégâts causés à toutes les pointures par
les salves que souleva, de la première note à la dernière,
la partition endiablée. La princesse de Metternich elle-même
fut infidèle à Wagner.
Quelle surprise c'était d'entendre
Gil-Pérès
fredonner les couplets des marquises, Brasseur enlever l'air du Brésilien,
Hyacinthe soupirer auprès de Mlle Paurelle, "L'amour c'est
une échelle immense" et l'on oubliait de regarder Mme
Céline
Montaland pour écouter son joli rondeau Je suis encore tout éblouie.
Extrait de Offenbach, sa vie et son oeuvre par
André Martinet, édité par Dentu et Cie (chez Fayard).
Retour à l'affiche
Haut de page
|