"La Vie Parisienne " de Henri MEILHAC et Ludovic HALEVY
musique de Jacques OFFENBACH


Après les grands succès de La Belle Hélène et de Barbe Bleue, les Variétés devenaient le temple consacré à Offenbach. Là se ruait la foule de ses adorateurs, là se précipitaient les étrangers le soir même de leur arrivée à Paris , les directeurs y envoyaient leurs pensionnaires saisir au passage un geste de Schneider, une intonation de Dupuis.

Plus un jour ne se passe sans que les journaux retentissent du nom de Jacques, tous les directeurs sont suspendus à la sonnette de la rue Laffitte, l'étranger le réclame du monde entier, aujourd'hui on annonce une lecture, demain une excursion de quelques jours pour conduire à Vienne ou à Berlin le dernier ouvrage monté à Paris. Les projets s'entassent, les courriers de théâtre accueillent tous les bruits qui circulent ; c'est un Panurge écrit pour la Porte Saint-Martin, le maëstro termine pour les Variétés les Amours de Louis XV, le Calife Aroun-al-Rashid est promis au Châtelet. Pour l'instant, le maître n'a qu'à encaisser les droits d'auteur de Barbe Bleue, qui résiste victorieusement à l'été, à travailler à la Grande Duchesse et à mettre la dernière main à la Vie Parisienne dont la lecture va être faite au Palais-Royal.

La folie du jour n'avait pas épargné le théâtre Montansier. A la veille de l'Exposition, M. Plunkett avait voulu se mettre sous la protection du triomphant compositeur ; il avait demandé à avoir, lui aussi, son Opéra-Bouffe, mais à cette condition qui eut fait bondir tout autre musicien, que la partition serait interprétée par les pensionnaires du théâtre. Mme Céline Montaland s'était maintes fois déjà, et non sans éclat, mesurée avec des couplets de vaudeville; Mlle Paurelle, dans son passage aux Délassements-Comiques et aux Bouffes, avait affronté les croches avec une certaine assurance; Mlle Honorine ne pouvait davantage inspirer d'inquiétudes sérieuses; quant à Mme Thierret, sa fantaisie se riait de toutes les difficultés. Mais en considérant les ténors mis en ligne par M. Plunkett il fallait avouer que le péril était grand. Et pourtant Jacques réalisa le programme, écrivit pour l'organe un peu voilé de Brasseur, l'aphonie de Hyacinthe, le registre indécis de Gil Pérès et de Lassouche comme il l'eut fait pour Dupuis ou Berthelier.
Pendant qu'il dirigeait au Palais-Royal les études de la Vie Parisienne les Bouffes rouvraient sous la direction de M. Varcolier, le mari de Mme Ugalde, et plus que jamais le maître resta en froid avec la scène créée par lui. Les relations étaient tendues à ce point que défense avait été faite, par le ministère d'huissier, de remonter au passage Choiseul un acte quelconque de son répertoire. On passe outre et Daphnis est donné avec Mme Ugalde dans le rôle du Berger.

Les querelles entre auteurs et directeurs semblent être à l'ordre du jour ; c'est aussi le moment où Victorien Sardou irrité des révélations de certains journaux, relatives à sa pièce du Vaudeville, retire Maison-neuve prête à passer.
La résistance de M. Harmant eut raison de cette boutade, de même que la ténacité de M. Varcolier rendit vaine la méchante humeur d'Offenbach. Au Palais-Royal, on va fixer la date de la première ; les interprètes ont apporté une ardeur sans égale aux répétitions, chacun est ravi, nul ne songe à jalouser son voisin..

Les voeux de M. Plunkett ont été exaucés ; tous les créateurs font partie du théâtre, à l'exception de Mlle Zulma Bouffar engagée pour le rôle de la gantière, peu important au point de vue musical, le jour de la lecture, et transformé au cours des études.
Mais cette belle confiance, cette foi absolue s'écroulent à la veille du grand jour. La répétition générale de la Vie Parisienne est restée célèbre dans les fastes du théâtre; Mlle PanrelIe n'étant que du 3' acte, ne s'est pas fait faire de toilette nouvelle, tant elle est persuadée que la pièce s'arrêtera en route ; la peur s'empare de MM. Meilhac et Halévy, à ce point même qu'ils proposent au directeur de retirer l'ouvrage, si laborieusement monté. Jacques est moins effrayé, s'il faut en croire ce billet à Mlle Schneider :

 

"Ma chère amie, je sais que Meilhac s'est chargé de ta loge - il fallait bien que tu sois à notre première - une première de moi sans mes filles chéries, Hélène et Boulotte, aurait été une chose impossible.
A demain donc, j'espère que tu useras plus d'une paire de gants en applaudissant les choses adorables que j'ai faites dans la Vie Parisienne.
A ces jours-ci notre lecture.
Ton père respectueux,
Jacques OFFENBACH"

 

Le 31 octobre, Mlle Schneider ne fut pas seule à exaucer la prière du Maître et nombreux ont été les dégâts causés à toutes les pointures par les salves que souleva, de la première note à la dernière, la partition endiablée. La princesse de Metternich elle-même fut infidèle à Wagner.

Quelle surprise c'était d'entendre Gil-Pérès fredonner les couplets des marquises, Brasseur enlever l'air du Brésilien, Hyacinthe soupirer auprès de Mlle Paurelle, "L'amour c'est une échelle immense" et l'on oubliait de regarder Mme Céline Montaland pour écouter son joli rondeau Je suis encore tout éblouie.

Extrait de Offenbach, sa vie et son oeuvre par André Martinet, édité par Dentu et Cie (chez Fayard).


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