L'auteur de tant d'oeuvres
fines et profondes, souriantes et réfléchies, où tant d'esprit dissimule,
en l'ornant, tant de philosophie, semble avoir poussé à
l'extrême dans cette comédie ses qualités les plus
essentielles.
Tous les critiques s'en sont plus ou moins rendu compte et telle est
bien l'impression qui se dégage de l'ensemble de leurs articles.
M. Alfred Capus traite ici - son
titre même de
prime abord l'indique - un sujet qui pouvait prêter aux considérations
historiques ou sociales à la fois les plus pompeuses et les plus
douteuses, et par surcroît les plus étendues. Or, l'auteur
des Favorites a fait, précisément avec ce sujet-là,
la comédie la plus légère et la plus pimpante, la
plus fraîche et la plus directe, la plus moderne et la plus parisienne
qui se puisse imaginer, - avec, au courant de chaque scène, au
détour des moindres répliques, de ces mots qui font soudainement
éclore un sourire sur le visage du spectateur ou du lecteur, et
qui passent, mais en laissant dans les esprits une lueur durable.
Je viens de faire allusion au titre
de cette comédie, M. Robert de Flers, dans le Fiqaro, en vante l'attrait, le charme
piquant, avant de louer la pièce même comme il convient
:
"Les Favorites, ce seul mot est déjà à
lui seul une promesse toute pleine d'agrément délicat
et de plaisir joli, et il rappelle tout un passé trop exquis
pour ne pas être encore présent. Les Favorites sont un
peu comme le sourire de l'histoire; et vous savez que l'histoire ne
sourit pas tous les jours. Les noms d'Agnès Sorel, de Gabrielle
d'Estrées,
de Diane de Poitiers ou de Mme de Pompadour n'évoquent plus à
nos yeux que des images de charme et de beauté, et nous nous
sentons pleins de faiblesse à l'égard des rois qui en
ont eu pour d'aussi jolies personnes. Quelques-unes de ces dames illustres
furent assurément des intrigantes cupides, orgueilleuses et
funestes. Mais cela ne fait rien... L'importance d'un personnage se
mesure encore plus au mal qu'il a fait qu'au bien qu'il aurait pu
faire. Ce qu'on admire, c'est la puissance et non pas l'usage qu'on
en fait. Et puis le Temps,
"qui est fort galant homme" comme dit un proverbe italien,
a été très gentil pour les favorites. Il a effacé
avec beaucoup d'esprit leurs travers, leurs vices, leurs petitesses.
Comme les femmes ont tort de se plaindre de lui ! Il ne songe qu'à les
embellir.
Notre époque a vu la décadence des favorites.
Est-ce parce que les femmes sont devenues moins jolies ? Je ne veux même
pas le penser. Sont-elles moins ambitieuses? Personne ne s'avisera de
le croire. Leur influence a-t-elle diminué ? Il n'y paraît
pas. Il me semble plutôt que c'est le métier de favorite
qui s'est gâté, il est devenu impossible. Jadis, il suffisait
de plaire à un roi; aujourd'hui il faut plaire à tous les
ministres. Il n'y a pas moyen d'y arriver, ils sont trop nombreux et ils
changent trop souvent L'inconstance et la légèreté
deviennent donc de ce fait pour une femme ambitieuse une nécessité
politique. Que voulez-vous, je vous le demande, que fasse une femme qui
rêve aujourd'hui de jouer les Pompadour? Elle est dans le désarroi.
Alors, comme elle ne peut devenir un grand homme, elle est bien obligée
de rester une petite femme. Seulement, elle s'agite, elle se multiplie,
elle égare ses efforts dans tous les sens, au petit bonheur - au
petit bonheur des autres - et elle met une ambition démesurée
au service de causes insignifiantes...
Voilà les petites personnes, les favorites d'aujourd'hui,
que M. Capus dans sa nouvelle pièce a étudiées avec
une souplesse, une grâce, une exactitude et une clairvoyance
qui n'ont point lieu de nous surprendre de sa part.
Au moment de vous indiquer le sujet
de ces quatre actes, je sens combien je leur nuirai eu les dépouillant de toute la grâce,
de tout l'esprit, de toutes les notations vives et judicieuses qui leur
donnent leur précieuse et rare qualité. Mais il est évident
que vous irez aux Variétés apprendre ce que sont devenues
aujourd'hui les Favorites de naguère. Vous aurez grand'raison.
Il n'y a qu'Alfred Capus qui soit capable de vous raconter sa jolie pièce.
M. Paul Souday juge, dans l'Eclair, que voici l'une des plus jolies et des plus fines comédies
de M. Alfred Capus.
"On ne pourrait lui reprocher que d'être trop fine, de manquer
de ces gros effets qui fouettent l'attention un peu lente du public
et qui provoquent à coup sûr les rires ou les applaudissements.
M. Alfred Capus ressemble à ces causeurs délicats qui présentent
les observations les plus originales sur un ton tout uni et penseraient
faire injure à leur auditoire en soulignant lourdement le trait.
Ce n'est pas seulement un homme d'esprit, c'est un homme de goût."
M. Adolphe
Brisson insiste également,
dans le
Temps, sur le dilettantisme avec lequel M. Alfred Capus paraît
avoir écrit cette comédie :
"Tout s'y passe à fleur de peau, tout s'y exprime à
fleur de lèvres ; les événements s'y succèdent
avec une mobilité inouïe; les sentiments y manquent non
de vraisemblance ou de vérité mais de profondeur. Ce
sont comme des dessins qui seraient gravés légèrement
sur le sable de la mer. Les dessins sont exacts et purs. Mais qu'un
souffle de vent s'élève, et tout s'efface. La pièce
de M. Capus
éveille l'impression de cette fragilité. Mais elle est
assez brillante, assez plaisante, assez attachante, elle contient assez
d'épisodes
originaux et de trouvailles pour que la foule y soit attirée."
M. Georges
Boyer écrit aussi
dans le Petit
Journal :
"De pièce, si peu que rien, et l'on serait tenté de
le regretter, tant ce qu'il y en a est joli et délicat M. Alfred
Capus doit son succès d'hier à une série de petits
tableaux parisiens dessinés avec une verve extra-spirituelle
et qu'animent des personnages à ce point observés
qu'on se demande si on ne les a pas rencontrés tout à l'heure."
M. Alfred Poizat juge, dans l'Autorité, que sa complexité et son absence d'intrigues classent cette pièce
dans la catégorie des tableaux de murs :
"Elle est très plaisante et toute tissée de cette
philosophie légère et moqueuse, où excelle l'esprit
moraliste et si fin de Capus."
Tandis que
M. Roué-Mare
Ferry estime, dans la Liberté, que cette oeuvre échappe, en quelque sorte,
à l'analyse :
"Que pourrait-il rester, dans une analyse, du charme singulier de
cette comédie ? Quelle idée donnerait-elle de tant de
scènes
rapides et dégagées, d'une observation si souple et si
aisée
et de cette jolie clarté répandue sur toute l'uvre.
Mais, de même qu'elle échappe à l'analyse, de
même,
plutôt, que l'analyse la laisse échapper presque tout
entière,
ainsi se refuse-t-elle à entrer dans une catégorie, à
se classer dans un genre défini. Ces tableaux dramatiques présentent-ils
une étude de caractères, une comédie de moeurs,
la pointure d'un milieu ? On ne peut pas en décider, puisqu'ils
sent
à la fois lu peinture d'un milieu, une comédie de moeurs,
une étude de caractères, puisque ces trois éléments
y sont toujours mêlés. Mais quittons des manières
de parler aussi faciles. Les Favorites sont surtout un moment
de la société parisienne, de la société nouvelle
qui s'agite et se prépare sous nos yeux, avec la confusion
et le mélange de ses catégories sociales, l'influence
croissante, ou du moins de plus on plus visible et avouée,
de la femme, le changement de sa situation - et de son esprit, la
transformation du mariage. Reprenons l'expression de M. Paul Bourget
pour sa forte pièce la
Barricade ; les Favorites sont elles aussi, une chronique,
une chronique de 1911. Sous le plaisir à la fois le plus délicat
et, semble-t-il, le plus facile, c'est une pièce d'une observation
déliée et profonde et qui va plus loin que son intrigue."
De son côté,
M. Abel Hermant remarque, dans le Journal, que les comédies
de M. Alfred Capus ont bien le laisser-aller, la nonchalance de la
vie contemporaine :
"A peine semblent-elles obéir à des lois, encore moins
à des conventions : elles suivent une pente, et, comme le terrain
n'est pas fort incliné, sans s'égarer, elles s'attardent.
C'est leur défaut, c'est aussi leur grâce. Si l'on voulait
appliquer à M. Alfred Capus les théories un peu pédantesques
de Taine, on démêlerait aisément chez lui la
triple influence du Midi, dont il est originaire, de la Touraine,
où il
se recueille, et de Paris, où il travaille. Ses héros
ne sont ni sublimes, ni détestables ils se contentent d'être
humains. Si leurs figures semblent crayonnées trop légèrement,
c'est que les caractères sont ratés dans la société
d'aujourd'hui. S'ils ont plus d'esprit que le commun, c'est que M.
Capus les va chercher dans des cercles où la culture n'est
pas très
intellectuelle toujours, mais assez spirituelle ordinairement. M. Capus,
qui a lui-même tant d'esprit, ne leur en prête ni ne leur
en ajoute point. Il ne fait pas de mots d'auteur, ni de son cru,
ni empruntés
aux camarades. Il moralise un peu, ou plutôt il philosophe : "
c'est qu'il cause bien ", comme disent les bonnes gens; mais les
originaux de ses créatures ne causent pas naturellement plus
mal que lui, et peuvent endosser sans invraisemblance les moralités
qu'il met à leur compte.
Je ne déciderai pas si la comédie que nous avons applaudie
aux Variétés est une des meilleures de M. Alfred Capus;
mais c'est, du moins, une des plus significatives de ce talent divers,
parfois décevant, toujours aimable. Aussi bien, le milieu qu'il
a choisi, ce demi-monde, femmes entretenues, politiciens, financiers,
promus par raccroc journalistes, lui convenait-il parfaitement. Cette
clique mériterait peut-être une plus âpre et plus amère
satire ; mais peut-être aussi qu'on lui attribuerait trop d'importance,
si on faisait plus que la dédaigner et en sourire."
M. Nozière
observe, dans l'Intransigeant, que l'auteur des Favorites suit, d'un regard ironique et amusé,
les évolutions des hommes ou plutôt de ses personnages. Il
se plaît à tirer des événements des conséquences
contraires à l'habituelle logique, mais conformes à sa volonté.
Il ne nous impose point, par des développements naturels, un dogme
philosophique. Il nous laisse deviner ses opinions plutôt qu'il
ne les exprime :
"Ce qui est délicieux dans les Favorites, ce qui importe,
ce n'est certes pas l'histoire c'est le ton. Quand les personnages
parlent, nous entendons en effet M. Alfred Capus.
Je n'ignore pas que les lois du théâtre veulent que l'auteur
disparaisse. Mais nous ne saurons jamais qui a promulgué ces lois.
Tous les codes sont sujets à des modifications. Des crimes ou des
délits normaux exigent des lois normales. Ainsi l'originalité
d'un auteur dramatique crée, au théâtre, des préceptes
et détruit d'anciennes règles qui deviennent tout à
coup des préjugés. On répète ainsi qu'une
comédie doit être fortement nouée et se hâter
vers le dénouement, Et si je trouve de l'agrément à
écouter un écrivain ingénieux qui s'attarde à
des développements, il faut aussi -je sais, je sais ! - qu'une
scène soit conduite avec méthode, qu'elle monte, qu'elle
ressemble à un escalier, qu'elle présente des points
de progression qui sont, pour ainsi dire, les paliers.
M. Alfred Capus est capable, tout comme un autre, d'exécuter ce
bon travail de menuiserie. Mais il me plaît aussi que M. Capus ait
une technique personnelle. J'ai du goût pour son apparente nonchalance,
pour son laisser-aller élégant...
Fidèle à sa foi, M. Alfred Capus nous montre toujours les
individus soumis à cette puissance divine : le hasard. Ses héros
ont vaguement conscience de ne pouvoir résister à cette
force. Aussi sont-ils passifs. Les pièces de M. Capus ne paraissent
un peu molles que parce qu'elles expriment loyalement la croyance de l'auteur.
On alléguera que les grands tragiques donnaient précisément
à leurs oeuvres ce ressort : la fatalité, qui est un aspect
de la veine. Mais leurs personnages se révoltaient contre les caprices
du sort. Le monde était encore jeune. Les hommes et les femmes
que M. Alfred Capus nous présente ont atteint la maturité.
Ils se résignent, en souriant, à la volonté méchante
du destin et ils en attendent un caprice heureux. Ils s'agitent quelquefois,
mais n'agissent presque jamais. Ils savent bien que ce serait en vain."
M. J. Ernest-Charles
se demande quelle est la morale de cette charmante histoire - et
il écrit,
dans l'Opinion
:
"Alfred Capus y a versé son ironie aisée, il y a prodigué
son indulgence presque attendrie. Assurément l'existence que
mènent
tous les plaisants fantoches des Favorites est un peu déséquilibrée.
Leur vie a, comme la vie de tous - ou à peu près tous
- les héros de toutes - ou à peu près toutes
- les pièces d'Alfred Capus, un air de fête. Ses personnages
sont uniformément guillerets. Et nous en concluons que Capus
encourage sournoisement leurs défauts, leurs vices - et qui
sait ! - nous les offre en exemple et se moque bien de la dégénérescence
de la société.
Prenez garde, il y a dans les pièces de Capus une satire souriante
- mais qui reste une satire. Elle est légère. D'autant
plus vive. D'autant plus pertinente."
M. Camille
Le Sonne déclare,
dans l'Action,
qu'il suit toujours avec joie l'évolution du talent de M. Alfred
Capus :
"Souple et même protéiforme, il se renouvelle avec
une prestigieuse adresse ; il renouvelle aussi, il rajeunit, ou plutôt
il recrée des sujets qu'on pouvait croire usagés et
que les écrivains de la génération actuelle
laissaient en repos avec une prudence à la fois excessive
et justifiée.
Les Favorites, que vient de nous présenter Fernand Samuel
dans le cadre éblouissant des Variétés, sont
un autre Numa Roumestan, mais transformé, revivifié,
mis au point de la toute dernière modernité. Ai-je
besoin d'ajouter que nous y retrouvons sous une forme plus sobre,
mais avec autant de portée,
les rares qualités de M. Allred Capus, journaliste ou homme
de théâtre l'observation pénétrante, l'humour,
le style verveux, le rendu serré, - et cet apparent jemenfichisme,
cet optimisme gris-perle qui est, en réalité, la formule
sociable et mondaine d'un pessimisme sans grincherie. "
M. Adolphe
Aderer, après avoir conté,
dans ses parties essentielles cette comédie, conclut de même,
dans le Petit Parisien :
"On y retrouve les qualités charmantes qui ont assuré
à l'auteur la faveur constante du publie l'observation attentive
et pénétrante des moeurs du temps, la satire sans amertume
des travers de l'époque, de l'esprit, du sentiment, de la grâce."
Enfin, M. François de Nion écrit,
dans l'Echo de Paris, que les surprises du dialogue, les
imprévus
de la psychologie, les finesses des sous-entendus, toute la grâce
aimable et enjouée font à ces quatre actes une atmosphère
spéciale et légère, celle qu'il faut respirer
au théâtre des Variétés.
Après une retraite de quelques mois, Mlle Lavallière
faisait sa rentrée à son théâtre, et avec l'auteur
qui lui valut les meilleurs succès de sa carrière; elle
nous est revenue en possession de toutes ses qualités si personnelles,
si exclusivement personnelles, de tout son charme si caractérisé et
si piquant.
Elle suffirait à faire, de son seul coin, rayonner toute une affiche
de tout autre théâtre; aux Variétés, elle n'est
qu'une étoile au milieu d'une constellation. M. Albert Brasseur
souligne, de sa fantaisie extrême, l'entrain, la faconde et la bonhomie
méridionales du politicien Bourdolle; M. Max Dearly silhouette,
en grand artiste, le type - poil roux et monocle d'or - de l'israélite
anglais et millionnaire ; M. Guy étale magistralement la suffisance
bouffie du tapeur Lahure; M. Moricey donne une envergure épique
aux quelques gestes, aux quelques répliques de l'huissier Prosper.
Mme Marie Magnier est une " demi-comtesse " sur le retour, désabusée
et serviable, et d'une autorité souriante; Mlle Jeanne Rolly montre
beaucoup de sensibilité discrète dans le rôle de la
femme légitime du politicien méridional, - les femmes légitimes
ne sont pas nombreuses en cette pièce. Enfin il faut citer encore
Mlles Carlier, Balletta, Reuver, Praince, MM. Prince et Numès,
- et il faudrait trouver des épithètes laudatives pour leur
grâce ou pour leur verve ou pour leur originalité.
GASTON SORBETS
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