Depuis de longues années, M. Victorien Sardou n'avait pas fait
représenter une pièce nouvelle. Récemment, Sarah
Bernhardt avait joué un drame inédit de M. Sardou, La
Sorcière ; mais il avait été écrit jadis. L'Espionne,
que monta, cet hiver, M. Guitry, était un remaniement
de Dora. La Piste, qui triomphe sur la scène des
Variétés, fut, au contraire, composée hier, bien
que le sujet en soit indiqué dans une ancienne comédie
de M. Sardou.
Ce qui me plaît,
c'est que M. Sardou n'a voulu faire aucune concession aux goûts
actuels du public. On peut discuter son art. Du moins, M. Sardou lui demeure
fidèle. Il a construit la Piste suivant les principes qui
firent acclamer les Pattes de Mouche. C'est un ingénieux
édifice ; il repose sur une base fragile. On redoute à toute
minute de le voir s'écrouler. Mais non, M. Sardou ajoute un second
étage, un troisième, et le château de cartes est achevé.
Il tremble un peu, il oscille et il finit par s'immobiliser : décidément,
il n'est pas tombé. Il se dresse gracieux, frivole, un peu inutile
et l'on applaudit l'habile architecte.
Il ne faut pas tenir en mépris cette science des combinaisons théâtrales.
En ces derniers temps, on a d'ailleurs rendu pleine justice au talent
de M. Victorien Sardou. Des écrivains jeunes et hardis se sont
inclinés devant sa maîtrise. L'un d'eux a consacré
un volume à sa gloire. Sans doute, tout l'art dramatique ne consiste
pas dans les agencements des actes. L'observation des moeurs et des passions,
la peinture des caractères, la beauté du style me semblent
aussi nécessaires que l'invention scénique. Certes, nous
voudrions qu'un auteur fût à la fois humain et adroit ; mais
tous les écrivains ne sont pas nés pour nous donner des
émotions fortes ni pour nous proposer de nobles idées, et
nous devons nous montrer reconnaissants envers ceux qui s'efforcent de
nous amuser pendant quelques heures et qui y réussissent. En
nous offrant la Piste, M. Sardou n'a pas cherché à nous
troubler profondément, mais à nous faire rire devant des
situations imprévues , et il a gagné la partie.
Ces trois actes ne sont d'ailleurs pas dénués de philosophie.
M. Victorien Sardou, pendant sa longue carrière, a souvent usé
de ce ressort dramatique : la jalousie. Nombre de ses héroïnes
livrent les hommes qu'elles adorent parce qu'elles se croient trahies.
Ce sentiment absurde, violent, qui conduit à la folie et aux désastres, n'est qu'une forme de la vanité.
M. Victorien
Sardou s'est dit : " Ce n'est même qu'une convention sociale.
Il y a des nations lointaines chez qui les hommes offrent à leur
hôte leurs épouses ; ils seraient gravement offensés
si ce présent était repoussé. Dans les peuplades
qui comptent plus de femelles que de mâles fleurit la polygamie,
et la polyandrie s'épanouit dans les contrées où
les mâles sont plus nombreux que les femelles. Question de latitude
et de climat. Vérité en deçà des Pyrénées,
erreur au delà ".
Ainsi s'expriment
Pascal et aussi Stanislas Potard, qui est le raisonneur de La Piste,
qui a entrepris de longs voyages et qui nous rapporte la pensée
de l'auteur.
Et M. Victorien
Sardou a conclu :
" Les Français du vingtième siècle n'ont pas
plus approfondi que les sauvages la question de la fidélité
amoureuse. Ils sont, comme les nègres primitifs, les esclaves des
coutumes. S'ils sont trompés, ils ne souffrent que parce que les
femmes ont manqué aux conventions. Je vais le prouver au public
de Paris. "
Florence était
la femme de Philippe Jobelin qui, cyniquement, avait des maîtresses.
Florence s'est montrée patiente jusqu'au jour où elle a
divorcé pour épouser un brave garçon qu'elle adore,
Casimir Rébillon. Florence est parfaitement heureuse. Elle a un
mari très tendre et une vie paisible. Un jour, en mettant en ordre
des papiers, Casimir trouve, dans le secrétaire de sa femme, un
petit bleu. L'adresse? Des initiales et un bureau de poste. La date? Le
timbre de la poste indique le mois de juin sans préciser l'année.
Ce télégramme est très clair. Celui qui l'a écrit
était, évidemment, l'amant de celle qui l'a reçu.
Casimir ne pense pas un seul instant que cette dépêche ait
été adressée à Florence. Celle-ci, tranquillement,
déclare qu'elle acheta ce secrétaire à la vente d'une
femme de murs légères ; c'est sans doute un fragment
de sa correspondance professionnelle. Casimir ne songerait plus à
cet incident si son cousin, le philosophe Stanislas Potard, ne déclarait
: " ce billet appartient peut-être à ta femme".
Il est prêt cependant à repousser cette idée ; mais
la soeur de Florence, Gilberte Loysel, entre, voit que le secrétaire
est ouvert, que les tiroirs sont bouleversés, et elle
s'écrie : " Vous ne respectez
guère le secrétaire de grand'maman ! "
Le secrétaire de grand'maman ! Florence a donc menti en disant
qu'elle acheta ce meuble à l'hôtel des ventes. Pourquoi a-t-elle
menti ? C'est qu'elle est coupable. Où est-elle ? Elle est chez
sa modiste ? Non ! Non ! c'est un prétexte ! elle est revenue la
veille d'une longue villégiature. En ce moment, elle ne peut être
qu'au bureau de poste, place de la Bourse, où elle réclame
les lettres de son amant. Casimir saute dans son automobile et se fait
conduire place de la Bourse, tandis que, paisiblement, rentre Florence.
Elle voit le trouble de sa sur Gilberte et de son beau-frère,
l'avoué Olivier Loysel. Ils lui apprennent les soupçons
de son mari : " Je n'ai pas d'amant, s'écrie Florence. J'en
ai eu un ; mais c'était en 1897, quand j'étais la femme
de Philippe Jobelin. Ce fut une aventure brève et lamentable. Je
l'ai pris, parce que je m'ennuyais ; je l'ai quitté parce qu'il
m'embêtait. Mais tromper Casimir que j'adore ! Jamais! "
Florence doit donc prouver à Casimir que ce
n'est pas lui, mais Jobelin qu'elle a trompé. Comment fera-t-elle
? Le petit bleu qui l'accuse n'est pas daté. Elle a brûlé
toutes les lettres de jadis ; cette dépêche seule a échappé,
par hasard, à la destruction. Jobelin ne peut même pas témoigner
en sa faveur : il a toujours ignoré son infortune conjugale. Qui
sait ? Il n'est point méchant ; il a souvent affirmé qu'il
voudrait réparer les torts qu'il eut envers sa femme. Florence
et Gilberte tenteront auprès de lui une démarche. Olivier
Loysel et Stanislas Potard diront à Casimir la vérité,
et lui conseilleront de demander des éclaircissements à
Jobelin. C'est un projet hardi que conçoit Florence, mais elle
n'a pas le choix des moyens.
Philippe Jobelin est très surpris et très
heureux de recevoir la visite de Florence que Gilberte accompagne. Timidement
Florence lui annonce qu'elle ne fut pas une épouse irréprochable.
Elle l'a trompé. Philippe fait la moue : " c'est pour m'apprendre
cette fâcheuse nouvelle que vous m'êtes venue voir ? "
Florence avoue à Philippe qu'elle a compté sur son secours.
Elle dit la jalousie de Casimir qui a trouvé le petit bleu et Philippe
sourit. Il ne peut admettre qu'il ait été trahi. C'est évidemment
Casimir qui est le dupe. Florence a certainement un amant ; elle veut
faire croire à son second époux qu'elle est pure et que
le billet qu'il a découvert date de son premier mariage. A mots
couverts elle propose à Philippe d'être son complice et Philippe
accepte avec joie ce rôle. Il lui est doux de berner celui qui l'a
avantageusement remplacé. Olivier Loysel et Stanislas Potard lui
font passer leurs cartes. Il leur dira ce que Florence veut qu'il leur
dise. Il conduit Florence et Gilberte dans la salle de billard. Elles
pourront gagner l'antichambre et sortir de la maison. Si elles le veulent,
elles entendront à travers la porte les explications qu'il donnera
à Loysel et à Potard. Rapidement il leur avoue qu'il fut
trompé par Florence en 1897. L'entrevue est courtoise et les amis
se retirent très satisfaits. Mais ils reviennent bientôt
suivis de Casimir qui les attendait devant l'hôtel de Philippe.
Casimir veut interroger lui-même Philippe. Il
craint qu'on ne s'entende pour se moquer de lui et lui cacher la culpabilité
de Florence. Il pose à Philippe des questions si sèches
qu'il s'attire cette réplique : " Pardon je ne répondrai
plus qu'en présence de mon avocat. " Casimir se sent un peu
ridicule, mais le sourire et la tranquillité de Philippe l'irritent
: serait-il si calme, si béat, s'il avait été réellement
trompé ? Et voici que le domestique annonce : " Madame Rébillon,
Madame Loysel ". C'est bien ! Casimir poursuivra son enquête
jusqu'au bout. Il veut savoir le nom du complice : " Il s'appelait
Durand". Ce n'est pas un nom ! Tout le monde s'appelle Durand ! "
Où est-il ? - Il est mort ". C'est invraisemblable ! Florence
se décide à dire la vérité ; son amant s'appelait
Oscar, et tous les personnages s'écrient " Oscar ". Une
porte s'ouvre et le neveu de Philippe Jobelin apparaît : "
Vous m'avez appelé? "
Déjà Casimir s'élance vers ce jeune homme, vers Oscar
Mirival : " Vous avez été l'amant de Madame" ?
Oscar est très perplexe. Il ne voudrait pas compromettre Florence
; il ne voudrait pas irriter son oncle Jobelin dont il est l'héritier,
en reconnaissant qu'il fut, jadis, l'amant de sa tante. Mais Jobelin lui
souffle ses réponses et Oscar finit par déclarer qu'en effet
Florence fut sa maîtresse en 1897". Vous m'en rendrez raison,
s 'écria Casimir. - Pardon ! réplique Oscar. Ce n'est pas
vous, c'est mon oncle que j'ai trompé ". Casimir n'a plus
qu'à se retirer avec Loysel, avec Potard, avec Florence, avec Gilberte.
Mais il n'est pas rassuré. " Où donc ai-je posé
mon petit sac "? murmure Florence. Etourdiment, Gilberte s'écrie
: " Tu l'as laissé sur le billard". Casimir pousse
un cri de triomphe et de rage :
" Sur le billard " ! Florence et Gilberte étaient venues
se concerter avec Philippe ! Il les a cachées dans la salle de
billard ! Tout le monde a menti ! Casimir va provoquer Philippe. Florence
l'arrête : " Tu ne vas pas te battre avec lui parce que je
lui fus infidèle"? Florence sent qu'elle a perdu, pour toujours,
la confiance de Casimir. Mais non ! Elle entrevoit un moyen de salut.
Que tout le monde vienne à Garches, à l'hôtel des
Deux- Cocottes. Elle y fournira à Casimir la preuve qu'il désire
et Florence sort en s 'écriant : " Qu'on a donc de la peine
à démontrer qu'on fut coupable" !
En 1897, Florence a passé deux jours à
l'hôtel des Deux- Cocottes en compagnie d'Oscar Mirival. La patronne
la reconnaîtra, c'est une femme grosse et vieille. Hélas
! La maison a été vendue et la propriétaire est mince
et jeune. Le livre des voyageurs fournirait une indication précise.
Hélas ! L'ancienne aubergiste emporta ses registres. Son fils pourrait
fournir un utile témoignage. Hélas, il est soldat en Algérie.
Du moins, Florence peut décrire la chambre qu'elle a occupée.
Sur la glace, dans le coin, à droite, en bas, Oscar grava son prénom
et celui de sa maîtresse avec la date de leur passage. La chambre
est occupée par des amoureux qui, depuis deux jours, n'en sont
point sortis. L'homme consent cependant à lire ce qui est écrit
sur la glace, dans le coin, à droite, en bas. Il n'y a qu'une seule
inscription. Elle est ainsi conçue : " Il y a des punaises
dans cet hôtel". Hélas ! On a changé la glace
!
Florence renonce à prouver à Casimir que ce n'est pas lui,
mais Jobelin qu'elle a trompé : " La seule garantie que tu
aies de ma fidélité, lui dit-elle, c'est mon amour. Si tu
ne crois pas à ma tendresse, quittons-nous ; mais je renonce à
te persuader ".
Casimir est ému. Il a observé que Jobelin était parti
avec son neveu et qu'il ne pouvait dissimuler sa mauvaise humeur. Jobelin
s'est donc aperçu qu'il avait été réellement
trompé? Cependant Casimir ne se rend pas encore à l'évidence.
Heureusement, la femme d'Oscar vient dire très haut qu'elle a trouvé,
en se mariant, les lettres que Florence avait écrites à
celui qui devint son époux. Elle affirme que la dernière
datait de l'année 1897. Elle pense que cette déclaration
va désunir Florence et Casimir. Au contraire, elle les réconcilie.
Jouée avec une simplicité spirituelle
et avec une sincère émotion par Madame Réjane,
avec une majestueuse bouffonnerie par
M. Brasseur, avec tact et finesse par M. André Dubosc, avec une
niaiserie joyeuse par M. Prince, avec mesure par MM. Cooper et Carpentier,
avec naïveté par Mademoiselle Marguerite Caron, avec aigreur
par Mademoiselle Suzanne Avril, cette pièce a été
chaleureusement applaudie. Nous oublions combien est pénible la
situation, parce que nous ne croyons pas aux souffrances des personnages
que met en scène M. Sardou. S'ils étaient humains, leurs
angoisses ne pourraient nous faire rire. L'auteur se garde bien de nous
révéler leurs sentiments et leurs pensées. Il veut
nous persuader que ce sont des pantins, et il nous convie à contempler
leur vaine agitation.
Cependant, malgré tous les efforts de son art,
la navrante vérité finit par éclater. Au dernier
acte, Florence verse des larmes. Vite M. Sardou les essuie. Mais nous
les avons vues et nous avons aperçu derrière cette pièce
légère un drame, derrière ces fantoches des hommes,
derrière leurs mouvements des douleurs.
Avant la pièce de M. Victorien Sardou, le théâtre
des Variétés joue une comédie en un acte de MM.
de Caillavet et Robert de Fiers, la Chance du Mari. C'est un
petit chef-d'oeuvre. M. d'Esteuil sent que sa femme Suzanne est sur
le point de le tromper. A qui se donnera-t-elle ? Il est visible qu'elle
hésite
entre un mondain inutile et un Américain pratique. Le mari oppose
l'un à l'autre les deux candidats. L'Américain démontre
à Suzanne la nullité du mondain et le mondain met en lumière
la grossièreté de l'Américain. Suzanne revient à
son mari qui se sent rassuré pour quelques jours.
Cette pièce exquise, au dialogue pétillant d'esprit, est
admirablement jouée par Mademoiselle Blanche Toutain, par M. Cooper,
par M. Prince et surtout par M. André Dubosc, qui donne au soupirant
américain une physionomie inoubliable.
NOZIERE