Le rideau
se lève sur un
cabaret de la Courtille en 1804. C'est là que prennent
pension les officiers, lieutenants et sous-lieutenants du 11e
Hussards, - les Chamborand -, qui portent la culotte bleu de ciel
et le dolman couleur tabac d'Espagne brûlé, tandis
que la pelisse flotte sur l'épaule et que la sabretache
rebondit sur la botte. Les officiers, dans la lutte qui divise
les habitués du Théâtre-Français, tiennent
pour Madame Duchesnois à la dernière représentation,
ils ont même tiré l'épée pour elle,
ce qui leur a fait octroyer une mise aux arrêts. Des arrêts
dans un café-restaurant ? Cela peut paraître un
peu extraordinaire. Mais passons...
Par opposition contre leurs chefs,
les soldats du même régiment se sont déclarés
pour Mademoiselle George. Ils ont même formé entre
eux une tontine, le sort désignera l'heureux cavalier qui
sera chargé d'offrir à la jeune actrice, en même
temps qu'un bouquet, les mille francs de la tontine. Le sort tombe
sur Fassinet, sorte de jocrisse, qui n'est pas sans ressembler
à Dumanet ou à Pitou, vus ailleurs - et qui est
un ancien pâtissier, de moeurs placides, nouvellement engagé
au régiment. Non moins fantaisistes, d'une fantaisie de
convention, les deux camarades de chambrée de Fassinet,
Coquille et Ladoucette, qui le conseillent et qui l'assistent
dans ses duels : duels que Fassinet éviterait volontiers,
mais où il court et dont il revient vainqueur - avec un
trou dans son pantalon, - pour plaire à sa bonne amie,
la blanchisseuse Josette. Cependant, une jolie femme inconnue,
qui était en partie fine dans le même restaurant,
se trouve en présence des officiers aux arrêts, au
moment où elle voulait échapper à des invités
trop galants ; cette inconnue, c'est Mademoiselle George. Comment
les officiers ne la reconnaissent-ils pas? Il parait qu'arrivés
d'hier à Paris, ils ne l'ont jamais vue et ils sont punis
pour avoir défendu la cause de la Duchesnois! Ils veulent
retenir la jolie femme, et, comme elle n'a pas dîné,
lui offrir un repas. Pendant qu'ils vont dévaliser la cuisine,
ils confient la garde de leur prisonnière à leur
camarade le lieutenant Mérindel, poète à
ses heures, timide toujours avec les femmes. Aguichée,
Mademoiselle George entreprend la conquête du jeune officier.
Il lui rend sa liberté : en échange, elle lui donne,
pour le soir même, la clef de l'une des portes de son appartement.
Mérindel est grondé par ses camarades ; mais on
apprend bientôt que, sur les instances de Mademoiselle George,
qui se fait ainsi connaître et apprécier par les
partisans de la Duchesnois, les arrêts des officiers sont
levés. Ceci, à l'heure même où Fassinet
s'apprête à porter à la jeune actrice le bouquet
des soldats du Chamborand, qui l'accompagnent sur un air de marche,
amusant et entraînant au possible. Tout le monde le fredonne
aujourd'hui, et jamais le compositeur Louis Varney, qui a écrit
la partition de Mademoiselle George, ne fut mieux inspiré.
Le second acte nous introduit au
foyer de la Comédie-Française, le soir où
Mademoiselle George joue Phêdre pour la première
fois... à vingt et un ans. Ce foyer, dont on a ici même
retracé l'histoire et reproduit la physionomie, nous l'avons
vu, déjà, transporté sur le théâtre,
dans une pièce de Scribe et de M. Legouvé, Adrienne
Lecouvreur. On a remarqué justement que les coulisses
des théâtres aussi bien que celles d'un journal ou
d'une assemblée parlementaire étaient peu faites
pour être représentées sur la scène.
La règle ne paraît pas souffrir d'exceptions, même
après l'exemple qui nous occupe. Parmi les comédiens,
qui s'appellent cette fois Saint-Ernest, les deux Baptiste, Michonnet,
Mesdemoiselles Bourgoin, Contat, Mézeray, Devienne, et
même Talma, à qui les auteurs prêtent ces seuls
mots, peu tragiques : " Vous, f... ichez-moi la paix ",
passent des abonnés, des habitués, notamment le
marquis de Rochencourt et le prince de Montefiasco. Rochencourt
est le président d'une association royaliste, la Tulipe
blanche, qui a projeté d'enlever, pendant la nuit qui va
suivre, le Premier Consul chez Mademoiselle George. Rochencourt
confie ses projets à son voisin de stalle, le prince de
Montefiasco, bien imprudemment peut-être. Et Fassinet apporte
son bouquet et sa tontine, qu'il garde, ne voulant pas croire
qu'il a devant les yeux l'idole de son régiment. Le rideau
se baisse au moment où l'acte allait devenir intéressant
: le Premier Consul entre au foyer de la Comédie-Française.
Au troisième acte, nous sommes,
comme de juste, chez Mademoiselle George. L'heure est venue pour
les situations de se compliquer, et elles se compliquent, en effet.
Fassinet arrive avec ses fleurs et sa tontine : la camériste
Corinne, sachant sa maîtresse... occupée, le cache
dans un cabinet. Mérindel survient à son tour, rapportant
la clef d'or. On l'a changé, Mérindel ! Ne s'avise-t-il
pas d'être trop audacieux, trop entreprenant ? Mademoiselle
George l'éconduit. Peu content, il revient, un instant
après, pour tâcher de découvrir "l'amant
sérieux" qui est, sans doute, la cause de son propre
exil. Il entrevoit, dans l'obscurité, la silhouette d'une
redingote grise et d'un petit chapeau. "Le Premier Consul"
murmure Mérindel, qui se dissimule. Non, pas le Premier
Consul, mais Fassinet qui, n'ayant pu rejoindre Mademoiselle George,
ni retrouver son kolback, essaie de sortir. Il s'est affublé
d'un long manteau et d'un chapeau de femme, qui lui sont tombés
sous la main. Il va quitter la maison sous ce costume : mais ne
va-t-il pas aussi tomber entre les mains de Rochencourt et des
conspirateurs de la Tulipe blanche?...C'est ce qui arrive, en
effet.
Le dernier acte nous conduit au
poste, au poste des Tuileries. On y amène d'abord le marquis
de Rochencourt : il a été arrêté, parce
qu'il criait comme un forcené dans la rue : "Vive
le Roi ! Vive Louis XVIII!" Il est persuadé que ses
amis, dans le même instant, emportent vers la frontière
le Premier Consul. Il a même tant d'assurance que Montefiasco
- qui se dévoile à nous comme l'agent de Fouché,
avatar prévu - s'inquiète et court aux informations.
Mais l'arrivée de Fassinet nous rassure. Fassinet, tout
crotté, raconte le voyage qu'il vient de faire : il a échappé
à ses ravisseurs, à la faveur d'un accident de voiture.
Les amis de Rochencourt avaient enlevé Fassinet !... Ledit
Fassinet aura le pardon de Josette, comme Mérindel celui
de Mademoiselle George, et le Premier Consul... la couronne impériale
: ce qui fournit au directeur des Variétés l'occasion
de terminer la nouvelle pièce représentée
par un superbe défilé de soldats, tous,
grenadiers aux guêtres de coutil,
Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres,
Dragons que Rame eût pris pour des légionnaires,
Portant le noir kolback ou le casque poli.
Je ne puis pas continuer la citation,
puisque Hugo parle de "ceux de Friedland" en même
temps que des soldats "de Rivoli" ; mais c'est bien
de la Grande Armée qu'il s'agit, de la Garde consulaire
qui devient la Garde impériale, de tous ces braves que
Bonaparte commande depuis plusieurs années, et qui vont
suivre Napoléon à travers l'Europe. La pièce
finit dans une immense acclamation.
Leur bouche, d'un seul cri, dit
: "Vive l'Empereur !"
ADOLPHE ADERER
N°50 LE THEÂTRE - Janvier 1901
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