Celle qui inspira le personnage:
Au-dessous du grand
nom de Talma, deux comédiennes ont inscrit le leur à la
seconde place pendant les premières années
du siècle qui vient de finir et avant que leur célébrité eût été éclipsée
par la gloire de Rachel : Mademoiselle George et Mademoiselle
Mars.
Toutes deux mériteraient une étude complète
et documentée, analogue aux biographies que les Goncourt
ont publiées des actrices du XVIII ème siècle
: étude à laquelle, pour ma part (qu'il me soit permis
de le dire), j'ai souvent songé, mais hélas ! combien
de projets les nécessités de la vie quotidienne nous
forcent à abandonner ! pendent opera interrutpta.
Je ne m'étonne donc pas que des auteurs dramatiques avisés,
comme MM. Victor de Cottens et Pierre Veber, aient choisi l'une
de ces deux illustres comédiennes comme héroïne
d'une pièce de théâtre. L'histoire de Mademoiselle
George pourra donner matière encore à d'autres oeuvres
d'inspiration, et cette histoire, je voudrais la résumer
brièvement, avant de raconter la "comédie-operette" qui
en a été tirée à l'usage du Théâtre
des Variétés.
Marguerite-Joséphine Wemmer,
dite plus tard Mademoiselle George, était née à Bayeux
le 23 février 1787, ainsi qu'en témoigne le document
suivant, observé aux archives de la ville normande :
"le samedi du 24 février mil sept
cent quatre vingt-sept, a été par
nous,vicaire de Saint-Patrice, baptisée
une fille née d'hier, de légitime
mariage de Georges Wemmer et de Marie Verteuil,
demeurant en cette paroisse, laquelle a été nommée
Marguerite-Joséphine par Marguerite Meinier,
demeurant à Caen, assistée de Jean-Louis
Morin, demeurant en notre susdite paroisse, en
présence dudit Georges Wemmer, père
de l'enfant, de François Liégard,
toilier, et Jacques Liégard, custos de notre
susdite paroisse, lesquels ont signé avec
nous et les susdits parrain et marraine." Suivent
les signatures.
Marguerite-Joséphine était
fille d'un maître tailleur du régiment d'infanterie
de Lorraine - dont le lieutenant-colonel était le comte
de Buffon, le frère du naturaliste - qui devint plus
tard directeur de spectacle en province. Le père de
Marguerite-Joséphine demeura longtemps à Amiens,
et c'est sur le théâtre de cette ville que Mademoiselle
George, encore enfant, débuta dans "le Jugement
de Paris", "les Deux Petits Savoyards " et
pièces du même genre. On la destinait à l'Opéra,
mais Mademoiselle Raucourt, étant venue à Amiens,
remarqua les dispositions de l'enfant pour la comédie
et elle décida le père à envoyer sa fille à Paris.
Elle débuta à la Comédie-Française
le 8 frimaire an XI (29 novembre 1802), dans le rôle
de Clytemnestre d'Iphigénie en Aulide : elle avait quatorze
ans.
D'une beauté incomparable, "fière et majestueuse",
disent ses biographes, elle excita dans le public un enthousiasme
très grand. C'était alors le temps où régnait
sans partage, sur la scène du Théâtre-Français,
Mademoiselle Duchesnois, qui, peu jolie, avait conquis, par son
talent, un renom justifié. L'apparition de Mademoiselle
George provoqua, parmi les habitués de la maison de Molière,
une scission déclarée, les uns tenant pour Mademoiselle
Duchesnois, les autres pour la débutante : la salle du théâtre
devint un champ de bataille, où souvent les deux partis
ennemis en vinrent aux mains. Pour mettre tout le monde d'accord,
le ministre Chaptal fit nommer les deux rivales sociétaires,
avec des attributions nettement définies (1804).
La beauté et le talent
de la jeune débutante ne pouvaient manquer d'attirer
sur elle l'attention du maître d'alors, le Premier Consul.
Ici, je crois devoir laisser la parole à mon éminent
collaborateur, M. Frédéric Masson, qui, dans
son livre "Napoléon et les femmes", a éclairci
d'une façon complète toutes les anecdotes sur
les amours napoléoniennes, et démêlé l'histoire
de la légende :
Avec Mademoiselle Duchesnois, dit-il, et Mademoiselle Bourgoin,
peu de chose ou rien mais il n'en va pas de même avec Mademoiselle
George. C'est la seule que Napoléon aime, la seule dont
plus tard, à Sainte-Hélène, privé de
toute femme, il se souvienne avec quelque sensualité.
"En fait d'actrice, dit-il, je n'ai jamais eu que Mademoiselle George." Et,
comme un de ses officiers répond: "Je croyais, avec tout Paris, que
Votre Majesté avait eu Mademoiselle Saint-Aubin, Mademoiselle Gavaudan,
on disait même Bourgoin, Volnay". Il reprend :
"Jamais, ce sont sûrement elles qui ont fait courir ce bruit-là pour
se faire valoir". George, au contraire, il y tient, il y insiste ; seulement
: "Je m'en suis repenti, dit-il, quand j'ai su qu'elle parlait". Repenti,
comme chef d'État, car, comme homme d'État, l'image qu'il a gardée
d'elle l'impressionne encore.
Pourtant, la première fois qu'elle vient, il la cingle de
cette phrase: "Tu as gardé tes bas ; tu as de vilains
pieds". C'est que le défaut est si vite apparu que
la remarque est échappée. Nul, plus que lui, n'est
sensible à la joliesse des pieds et des mains. C'étaient
les premiers objets qu'il fixait chez une femme, et lorsque les
uns et les autres étaient mal, il disait: "Elle a les
abattis canailles". Chez George, si belle à dix-sept
ans, la tête, les épaules, les bras, le corps, tout était à prendre,
hormis les extrémités, les pieds surtout, ces pieds
que, à Amiens, deux ans auparavant, elle avachissait en
des savates, lorsqu'elle balayait, au matin, devant la maison de
son père.
Napoléon venait de s'installer à Saint-
Cloud, lorsque, en nivôse an X, il fit, pour la première
fois, amener Mademoiselle George, qu'il reçut dans un
petit appartement donnant sur l'Orangerie. Comme cette année-là il
prolongea fort tard son séjour dans sa nouvelle résidence
et qu'il y passa presque l'hiver, il la demanda assez fréquemment.
Outre qu'il était grand admirateur de sa beauté,
il s'amusait du tour vif et prompt de son esprit. Elle lui
contait la chronique des coulisses et les gestes de ce foyer
des Français, où l'on apprenait alors quantité de
belles histoires. A Paris, il continua, la vit dans son appartement
entresolé, mais jamais il n'alla chez elle ; jamais,
par suite, il n'eut à se rencontrer avec Coster de Saint-Victor
ou d'autres amants. Cela dura deux ans en tout, au témoignage
de George, qui prétend que tout ce temps elle resta
fidèle : on ne le lui demandait pas.
Joséphine sut assez vite
cette fantaisie de son mari. Elle en prit une singulière
inquiétude et en fit des scènes de désespoir.
" Elle se trouble plus qu'il ne faut, disait Bonaparte. Elle a toujours
peur que je ne devienne sérieusement amoureux. Elle ne sait donc pas que
l'amour n'est pas fait pour moi? Qu'est-ce que l'amour? Une passion qui laisse
tout l'univers d'un côté, pour ne voir, ne mettre de l'autre que
l'objet aimé. Assurément, je ne suis pas de nature à me
livrer à une telle exclusion. Que lui importent donc des distractions
dans lesquelles mes " affections n'entrent pour rien ?"...
Au reste, point de scandale, nul affichage, nulle faveur à George
comme actrice : lorsqu'elle manque son service, elle est fort rudement
menacée de prison par le préfet du Palais et se le
tient pour dit. Si elle vient jouer à la Cour, elle reçoit
la même gratification que ses camarades, rien de plus, et
lorsque, dit-on, elle s'émancipe à demander son portrait à Bonaparte,
celui-ci lui tend un double napoléon : " Le voilà,
on dit qu'il me ressemble. "
Le 11 mai 18o8, George
quitte subrepticement Paris en compagnie de Duport, le danseur
de l'Opéra, qui, par crainte d'être arrêté aux
barrières, s'est déguisé en femme. Au
mépris de son engagement avec le Théâtre
Français, au mépris surtout de ses créanciers,
elle se sauve pour rejoindre en Russie un amant qui, dit-on,
lui a promis de l'épouser : c'est Benckendorff, le frère
de la comtesse de Liéven, qui, venu à Paris à la
suite de l'ambassadeur Tolstoï, vient d'être rappelé et
entend faire aux Pétersbourgeois et surtout à l'empereur
Alexandre les honneurs de sa maîtresse. Il y a là toute
une intrigue ayant pour objet d'enlever le Tsar à Madame
Narishkine par une liaison avec l'actrice, liaison fugitive,
d'où on le ramènera sans peine à l'impératrice
régnante. George, qui assurément ne soupçonne
rien de ses beaux projets, qui, en ses lettres à sa
mère, s'étend sur les charmes de son " bon
Benckendorff " ; qui signe alors (août 18o8) George
Benckendorff, est présentée à l'empereur
Alexandre, qui lui envoie une très belle plaque de diamants
pour sa ceinture et la fait appeler à Peterhof, mais
ne l'y redemande pas. Pour le grand-duc Constantin, qui, à la
représentation de Phèdre, disait : " Votre
Mademoiselle George, dans son genre, ne vaut pas mon cheval
de parade dans le sien ", il s'est mis à venir
la voir tous les jours, et l'aime comme une soeur. C'est elle
qui le dit.
Après 1812, George eut
la pensée de revenir en France et elle accourut rejoindre à Dresde
les chefs d'emploi de la Comédie, qu'on y avait appelés
pendant l'armistice. Napoléon, non seulement la fit
réintégrer comme sociétaire, mais ordonna
qu'on lui comptât, comme service, ses six années
d'absence. Ses camarades ne le lui pardonnèrent jamais.
Au moins, aux Cent-Jours, George se montra reconnaissante. " Nul
doute que les sentiments qu'elle accusait franchement n'aient été pour
tout dans les luttes qu'elle eut à soutenir contre les
gentilshommes de la Chambre et les gentilshommes du parterre
et qui se terminèrent par son exclusion brutale du Théâtre
Français. "
Mademoiselle George partit alors
pour Londres, puis se mit à faire des tournées
dans les départements. Lorsque l'Odéon l'eut
engagée (1822), elle y joua la plupart des rôles
importants du grand répertoire tragique. Mais elle ne
pouvait se tenir longtemps en place. En 1828, on la retrouve
en province, allant de ville en ville avec une troupe ambulante
que dirigeait Harel, l'un des successeurs de Duport dans ses
affections. Celui-ci ayant été, en 1829, nommé directeur
de l'Odéon, elle rentra avec lui à ce théâtre,
puis elle le suivit, en 1831, à la Porte Saint-Martin,
lorsqu'il prit la direction de cette dernière scène.
C'était la grande époque
où le romantisme conquérait le théâtre
: Mademoiselle George lui consacra toutes ses forces et tout
son talent, ce qui lui valut un renouveau de gloire et de succès.
Voici dans quels termes Victor Hugo la remercie d'avoir créé Lucrèce
Borgia :
" Mademoiselle George réunit au degré le plus rare les qualités
diverses et quelquefois même opposées que son rôle exige.
Elle prend superbement et en reine toutes les attitudes du personnage qu'elle
représente. Mère au premier acte, femme au second, grande comédienne
pendant la scène de ménage avec le duc de Ferrare, grande tragédienne
pendant l'insulte, grande tragédienne pendant la vengeance, grande tragédienne
pendant le châtiment, elle passe comme elle veut, et sans effort, du pathétique
tendre au pathétique terrible. Elle fait applaudir et elle fait pleurer.
Elle est sublime comme Hécube et touchante, comme Desdémona.
L'éloge n'est pas mince. Il est aussi grand après
Marie Tudor. Elle crée, écrit encore Hugo, dans la
création même du poète quelque chose qui étonne
et qui ravit l'auteur lui-même. Elle caresse, elle effraie,
elle attendrit, et c'est un miracle de son talent que la même
femme, qui vient de nous faire tant frémir, nous fasse tant
pleurer. "
Cependant, l'embonpoint qui
menaçait ses jeunes années était devenu
excessif, et, l'âge aidant, elle sentait que l'heure
du repos était venue. Elle s' avisa alors d'ouvrir une
classe de déclamation. Mais les goûts de dépense
qu'elle avait toujours eus rendaient cette ressource très
insuffisante. On la vit alors, en 1854 et en 1855, à l'âge
de près de soixante-dix ans, reparaître à la
scène, tantôt à l'Odéon, tantôt à la
Porte Saint-Martin : douloureuse évocation d'un passé glorieux,
mais à jamais disparu. Elle se résigna définitivement à la
retraite. Elle mourut le 12 janvier 1867, âgée
de quatre vingt un ans. Ses obsèques furent célébrées
aux frais de la cassette impériale. Les cordons du poêle étaient
tenus par Camille Doucet, directeur général des
théâtres au ministère de la maison de l'Empereur
; Edmond Thiéry, administrateur général
de la Comédie-Française ; Alexandre Dumas père
et le baron Taylor, président de l'Association des artistes
dramatiques, qui prononça un discours.
Un journal de l'époque,
rendant compte des obsèques, imprima cette phrase : " Hier,
on a enterré Mademoiselle George, une comédienne
célèbre autrefois ; c'est même ainsi qu'on
a appris qu'elle n'était pas morte depuis longtemps
déjà ".Telle fut l'oraison funèbre
de celle qui avait, à ses débuts, provoqué au
Théâtre Français les incidents que nous
avons racontés, qui avait été distinguée
par le conquérant de l'Europe, qui avait joué à Erfurt
devant " le parterre des rois ", qui avait contribué au
succès du romantisme théâtral !... Elle
mourait pauvre, mais non dans la misère : Napoléon
III lui faisait servir sur sa cassette, une pension viagère
de 2 000 francs. Elle demeurait alors boulevard du Temple,
non loin du théâtre des Folies-Dramatiques, qui
avait pour directeur son neveu, Tom Harel, fils de George la
Cadette. " Même en ses derniers jours, écrit
M. Masson, n'ayant plus rien ni dans la tète ni dans
la tournure de la triomphatrice d'antan, lorsqu'elle parlait
de Napoléon, c'était avec un tremblement dans
la voix, une émotion qu'elle ne jouait pas et qui, aux
jeunes gens qui l'écoutaient, - des vieillards, presque, à présent,
- se communiquait si profonde qu'elle est demeurée inoubliable.
Mais ce n'était point l'amant qu'elle évoquait,
c'était l'Empereur.
Telle est la silhouette, représentée
en raccourci, du personnage que les auteurs de la pièce
nouvelle donnée sur la scène des Variétés
ont choisi. Il me semble que, pour les besoins de leur " comédie-opérette ",
ils l'ont bien diminué.
ADOLPHE ADERER
N°50 LE THEÂTRE - Janvier
1901
La Distribution
Les deux principaux "protagonistes" de
Mademoiselle George offrent cette particularité d'être
tous les deux "enfants de la balle". Madame Simon-Girard
a eu pour mère Madame Girard, la Dugazon de l'ancien
Théâtre-Lyrique. Albert Brasseur est le fils du
joyeux comique qui contribua, dans une large mesure, à la
fortune du Palais-Royal, au temps, qui reviendra peut-être,
où ce théâtre distribuait vingt pour cent
de leur argent à ses actionnaires.
A l'école, l'une de sa mère, l'autre de son père,
Madame Simon-Girard et M. Albert Brasseur ont économisé les
frais d'un apprentissage, souvent rebutant avec d'autres maîtres.
C'est ce qui leur a permis très jeunes d'être déjà hors
de pair. Or, sur la scène, plus que dans toute autre carrière,
il est utile de prendre position de bonne heure, attendu que le
comédien, différant en cela du médecin, de
l'avocat et du vin de Bordeaux, ne gagne pas dans la faveur publique
en vieillissant.
Pour ma part, je suis persuadé que les conseils d'une Dugazon
doublée d'une mère ont sensiblement influé sur
le talent de Madame Simon-Girard. L'expérience maternelle
a maintenu dans les 1ignes prescrites par les traditions mesurées
de l'Opéra-Comique, un talent qui s'étant, faute
d'un débouché autre consacré tout de suite à l'opérette,
pouvait être tenté de se livrer trop de lui-même à la
fantaisie. L'écueil était d'autant plus dangereux
pour Madame Simon-Girard qu'elle a été, au début,
fauvette de ce boulevard du Temple, qui ne passe pas précisément
pour le Conservatoire de la distinction. Le public du lieu lui
aurait pardonné d'autant plus facilement un peu de vulgarité qu'il
ne s'en serait vraisemblablement pas aperçu. N'oublions
pas qu'il y a là un public de quartier dont les pères
ont autrefois, sans sourire, entendu le personnage principal d'une
pièce du Petit-Lazari voulant donner une idée du
chic de "Madame la Marquise", annoncer qu'elle avait
une loge à l'année à l'Ambigu. C'est peut-être
pour avoir eu une mère qui joua l'opéra-comique distingué et
honnête, au souvenir duquel s'attendrissent nos grand' mères,
que Mademoiselle Girard demeura une impeccable diseuse tout le
temps qu'elle joua dans les régions du Paris populaire,
c'est-à-dire, à part deux fugues, aux Nouveautés
et aux Bouffes, pendant toute sa carrière de comédienne.
Dans Mademoiselle George, Madame Simon-Girard est très peu
faubourg du Temple. Oserai-je dire qu'elle l'est trop peu, car,
en somme, l'héroïne de la pièce des Variétés
est une gaillarde très émancipée ! Peut-être
aussi pouvait-on demander à la charmante artiste un peu
plus d'abandon, de câlinerie dans ses scènes de tendresse
et moins de cette gouaillerie souriante à laquelle nous
devons cependant l'exhibition de dents "de tout premier ordre",
comme on dit maintenant. Mais ce reproche est trop léger
pour compter. Madame Simon-Girard, à laquelle les auteurs
ont eu le bon esprit de donner beaucoup à chanter, a ravi
tout le monde. Sa voix, plus fraîche et plus mordante que
jamais, est, plus que jamais aussi, conduite avec l'habileté d'une
musicienne consommée.
Quant à M. Albert Brasseur, il a reçu de son père,
en vertu soit de l'hérédité, soit d'une direction
particulière, l'art d'amuser tout de suite, avant même
qu'il ait ouvert la bouche. Brasseur père fut incomparable
dans la science du grimage avec ses dépendances, au point
de donner le change sur son identité aux spectateurs qui
le connaissaient le mieux de vue à la ville. En Brésilien
de la pièce de ce nom ou de la Vie Parisienne, en agent
de police de Tricoche et de Cacolet, il a été le
roi du "camouflage" dramatique. C'est de lui, évidemment,
que son fils tient ce don prestigieux de "se faire une tête" qui
fait de lui un Fassinet délirant. C'est aussi l'empreinte
paternelle qui se retrouve dans ce Dumanet d'avant la lettre, avec
ses inflexions de voix inattendues, ses gloussements invraisemblables,
ses bémols inédits tenant de la chèvre qui
a perdu son chevreau, du chaudron qui se brise lentement, du vent
d'ouest qui se plaint sur la grève.
Soyons équitable envers
tout le monde. Pour n'avoir peut-être pas eu, comme Madame
Simon-Girard et M. Albert Brasseur, l'heur d'être bercés
sur les genoux d'une mère et d'un père comédiens,
les autres interprètes de Mademoiselle George n'en ont
pas moins tenu leur partie à merveille. Ces fils ou
filles de leurs oeuvres qui s'appellent Lavallière,
Noblet, Baron, Guy, André Simon, Prince font mieux que
d'être, comme l'a dit un jour de lui-même, avec
une mélancolique drôlerie, l'excellent Galipaux,
des "compléteurs" de bon ensemble. Ils ont été des
rouages essentiels du succès. Mademoiselle Lavallière
et Noblet entre autres méritent une mention à part.
Il est difficile d'être plus vivante, plus "en scène" que
la première, sans jamais mettre le voisin ou la voisine "dans
sa poche", au contraire même en faisant valoir leurs
effets. Il est difficile d'être plus spirituellement
gamine que cette actrice à laquelle semble s'appliquer
l'expression si prodiguée de "bien Parisienne".
Quant à M. Noblet, il a accepté pour ses débuts
sur la scène des Variétés le rôle
d'assez mince importance du lieutenant Mérindel, qu'il
joue, du reste, en comédien et aussi, s'il vous plaît,
en chanteur très expert, mais il reste le créancier
de son nouveau théâtre. Les Variétés
lui doivent une compensation. Il faut que le lieutenant Mérindel
soit promu général comme Bonaparte, ce qui sera
d'ailleurs pour lui encore une façon d'être distingué par
Mademoiselle George.
Le directeur des Variétés
est un artiste. La mise en scène de Mademoiselle George
le témoigne, une fois de plus, triomphalement.
Au premier acte, décor
gentil, pittoresque. Dans le fond, la boutique de blanchisseuse
rappelant celle de Madame Sans Géne. Sur le premier
plan la salle ou les officiers du 11ème Hussards gardent
les arrêts de rigueur. La convention théâtrale
a rendu cette punition plus savoureuse que ne le comportent
les règlements militaires. Il y a un piano, pardon,
un clavecin, dans cette salle privilégiée. On
y jouit aussi d'une jolie vue. Le balcon donne sur une agréable
charmille figurant les bosquets du restaurant voisin.
Très "amusants" les uniformes scrupuleusement
du temps. Les officiers des Variétés les portent
avec une aisance dont les vrais hussards d'aujourd'hui s'émerveillent
chaque soir. Mais, pour éclatants qu'ils soient, ils ne
font pas tort à la toilette de Mademoiselle George lorsque
la belle actrice vient demander aux officiers la clef de son hôtel,
tombée dans le poste. A signaler, au cours de cette première
exhibition vestimentale, comme disent les mondanités des
journaux, le petit corsage pailleté, constellé de
paillettes, à taille "empire", par conséquent
très courte, l'écharpe soyeuse gracieusement portée
par l'actrice et les souliers à cothurne que Mademoiselle
George montre coquettement en jouant à la marelle avec le
lieutenant Mérindel.
Acte deux. Le foyer de la Comédie-Française.
Reconstitution exacte d'un cadre éternellement curieux,
avant comme après les incendies de la grande maison.
Partout des portraits à l'huile ou des bustes des anciennes
célébrités de la Comédie, entre
autres Lekain. Pendant les entr'actes, les gloires présentes,
Talma en tête, circulent, s'agitent dans leurs costumes
de Césars, de confidents de tragédie, de soubrettes
de Molière, ou de coquettes de Marivaux. Tout ce monde
de professionnels auquel se mêlent les habitués,
cause des bruits du jour, et familièrement, oh ! combien
familièrement! Talma, l'homme des lèvres duquel
ne tombent d'ordinaire que de majestueux alexandrins, répond
par un "je m'en f...," très gravement dit, à une
nouvelle le concernant. En résumé le foyer peut
en effet, comme on l'a imprimé, ressembler à celui
d'Adrienne Lecouvreur, ce qui, d'ailleurs, n'est pas surprenant,
ce dernier ne le précédant que d'un demi- siècle,
mais il n'en est pas le servile décalque.
Toutefois, le troisième
tableau est, assurément, plus original que le second.
C'est le boudoir de Mademoiselle George. Tout ce qu'il y a
de plus coquet, de plus suggestif- déjà - que
cet intérieur de femme arbitre des élégantes
au début du dernier siècle. Chez elle, tout est
du plus pur, non "Loubet", comme on disait si drôlement
dans le Nouveau Jeu, niais strictement "Consulat",
chaise longue, toilette, guéridons, chaises, flambeaux.
Mademoiselle George porte une robe copieusement décorative.
Le corsage tout endiamanté. La jupe blanche entièrement
brodée d'or. Oiseau de paradis dans les cheveux. Mademoiselle
Lavallière arrive en un petit employé qui fait
les courses pour une modiste. Et c'est un charme des yeux,
car elle porte bien allégrement le travesti.
Au dernier tableau nous sommes
de nouveau au poste. Madame Simon.Girard, emmitouflée
dans de l'hermine, absolument comme si elle était déjà impératrice
de la main gauche, porte un chapeau cabriolet qui lui sied à ravir.
Le grand défilé militaire de la fin est un véritable
tour de force de mise en scène et tout à fait
original avec ses troupes figurées par des petits bonshommes
en carton qui, en vertu d'un ingénieux effet d'optique,
finissent par arriver en chair et en os sur la scène.
C'est le comble de l'illusion. C'est de l'art, et du meilleur.
Cet art sera-t-il récompensé ? Le directeur des Variétés
aura-t-il à regretter d'avoir été pour sa
Mademoiselle George le plus magnifique des amants ? Ce ne sont
pas mes affaires que ces sortes d'enquêtes. Tout ce que j'entends
dire à cette occasion, c'est que les décors, les
costumes, et aussi l'ameublement, font grandement honneur à MM.Amable,
Lemeunier, Ronsin-Rubé, Carpezat et Soubrier, et que cette
collaboration d'un genre spécial me semble de celles qui
doivent faire rentrer par le guichet de location l'argent jeté par
les fenêtres.
Gaston JOLLIVET
N°50 LE THEÂTRE - Janvier
1901
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