Celle qui inspira le personnage:

Au-dessous du grand nom de Talma, deux comédiennes ont inscrit le leur à la seconde place pendant les premières années du siècle qui vient de finir et avant que leur célébrité eût été éclipsée par la gloire de Rachel : Mademoiselle George et Mademoiselle Mars.

Toutes deux mériteraient une étude complète et documentée, analogue aux biographies que les Goncourt ont publiées des actrices du XVIII ème siècle : étude à laquelle, pour ma part (qu'il me soit permis de le dire), j'ai souvent songé, mais hélas ! combien de projets les nécessités de la vie quotidienne nous forcent à abandonner ! pendent opera interrutpta. Je ne m'étonne donc pas que des auteurs dramatiques avisés, comme MM. Victor de Cottens et Pierre Veber, aient choisi l'une de ces deux illustres comédiennes comme héroïne d'une pièce de théâtre. L'histoire de Mademoiselle George pourra donner matière encore à d'autres oeuvres d'inspiration, et cette histoire, je voudrais la résumer brièvement, avant de raconter la "comédie-operette" qui en a été tirée à l'usage du Théâtre des Variétés.

Marguerite-Joséphine Wemmer, dite plus tard Mademoiselle George, était née à Bayeux le 23 février 1787, ainsi qu'en témoigne le document suivant, observé aux archives de la ville normande :

"le samedi du 24 février mil sept cent quatre vingt-sept, a été par nous,vicaire de Saint-Patrice, baptisée une fille née d'hier, de légitime mariage de Georges Wemmer et de Marie Verteuil, demeurant en cette paroisse, laquelle a été nommée Marguerite-Joséphine par Marguerite Meinier, demeurant à Caen, assistée de Jean-Louis Morin, demeurant en notre susdite paroisse, en présence dudit Georges Wemmer, père de l'enfant, de François Liégard, toilier, et Jacques Liégard, custos de notre susdite paroisse, lesquels ont signé avec nous et les susdits parrain et marraine." Suivent les signatures.

Marguerite-Joséphine était fille d'un maître tailleur du régiment d'infanterie de Lorraine - dont le lieutenant-colonel était le comte de Buffon, le frère du naturaliste - qui devint plus tard directeur de spectacle en province. Le père de Marguerite-Joséphine demeura longtemps à Amiens, et c'est sur le théâtre de cette ville que Mademoiselle George, encore enfant, débuta dans "le Jugement de Paris", "les Deux Petits Savoyards " et pièces du même genre. On la destinait à l'Opéra, mais Mademoiselle Raucourt, étant venue à Amiens, remarqua les dispositions de l'enfant pour la comédie et elle décida le père à envoyer sa fille à Paris. Elle débuta à la Comédie-Française le 8 frimaire an XI (29 novembre 1802), dans le rôle de Clytemnestre d'Iphigénie en Aulide : elle avait quatorze ans.
D'une beauté incomparable, "fière et majestueuse", disent ses biographes, elle excita dans le public un enthousiasme très grand. C'était alors le temps où régnait sans partage, sur la scène du Théâtre-Français, Mademoiselle Duchesnois, qui, peu jolie, avait conquis, par son talent, un renom justifié. L'apparition de Mademoiselle George provoqua, parmi les habitués de la maison de Molière, une scission déclarée, les uns tenant pour Mademoiselle Duchesnois, les autres pour la débutante : la salle du théâtre devint un champ de bataille, où souvent les deux partis ennemis en vinrent aux mains. Pour mettre tout le monde d'accord, le ministre Chaptal fit nommer les deux rivales sociétaires, avec des attributions nettement définies (1804).

La beauté et le talent de la jeune débutante ne pouvaient manquer d'attirer sur elle l'attention du maître d'alors, le Premier Consul. Ici, je crois devoir laisser la parole à mon éminent collaborateur, M. Frédéric Masson, qui, dans son livre "Napoléon et les femmes", a éclairci d'une façon complète toutes les anecdotes sur les amours napoléoniennes, et démêlé l'histoire de la légende :
Avec Mademoiselle Duchesnois, dit-il, et Mademoiselle Bourgoin, peu de chose ou rien mais il n'en va pas de même avec Mademoiselle George. C'est la seule que Napoléon aime, la seule dont plus tard, à Sainte-Hélène, privé de toute femme, il se souvienne avec quelque sensualité.
"En fait d'actrice, dit-il, je n'ai jamais eu que Mademoiselle George." Et, comme un de ses officiers répond: "Je croyais, avec tout Paris, que Votre Majesté avait eu Mademoiselle Saint-Aubin, Mademoiselle Gavaudan, on disait même Bourgoin, Volnay". Il reprend :
"Jamais, ce sont sûrement elles qui ont fait courir ce bruit-là pour se faire valoir". George, au contraire, il y tient, il y insiste ; seulement : "Je m'en suis repenti, dit-il, quand j'ai su qu'elle parlait". Repenti, comme chef d'État, car, comme homme d'État, l'image qu'il a gardée d'elle l'impressionne encore.
Pourtant, la première fois qu'elle vient, il la cingle de cette phrase: "Tu as gardé tes bas ; tu as de vilains pieds". C'est que le défaut est si vite apparu que la remarque est échappée. Nul, plus que lui, n'est sensible à la joliesse des pieds et des mains. C'étaient les premiers objets qu'il fixait chez une femme, et lorsque les uns et les autres étaient mal, il disait: "Elle a les abattis canailles". Chez George, si belle à dix-sept ans, la tête, les épaules, les bras, le corps, tout était à prendre, hormis les extrémités, les pieds surtout, ces pieds que, à Amiens, deux ans auparavant, elle avachissait en des savates, lorsqu'elle balayait, au matin, devant la maison de son père.

Napoléon venait de s'installer à Saint- Cloud, lorsque, en nivôse an X, il fit, pour la première fois, amener Mademoiselle George, qu'il reçut dans un petit appartement donnant sur l'Orangerie. Comme cette année-là il prolongea fort tard son séjour dans sa nouvelle résidence et qu'il y passa presque l'hiver, il la demanda assez fréquemment. Outre qu'il était grand admirateur de sa beauté, il s'amusait du tour vif et prompt de son esprit. Elle lui contait la chronique des coulisses et les gestes de ce foyer des Français, où l'on apprenait alors quantité de belles histoires. A Paris, il continua, la vit dans son appartement entresolé, mais jamais il n'alla chez elle ; jamais, par suite, il n'eut à se rencontrer avec Coster de Saint-Victor ou d'autres amants. Cela dura deux ans en tout, au témoignage de George, qui prétend que tout ce temps elle resta fidèle : on ne le lui demandait pas.

Joséphine sut assez vite cette fantaisie de son mari. Elle en prit une singulière inquiétude et en fit des scènes de désespoir.
" Elle se trouble plus qu'il ne faut, disait Bonaparte. Elle a toujours peur que je ne devienne sérieusement amoureux. Elle ne sait donc pas que l'amour n'est pas fait pour moi? Qu'est-ce que l'amour? Une passion qui laisse tout l'univers d'un côté, pour ne voir, ne mettre de l'autre que l'objet aimé. Assurément, je ne suis pas de nature à me livrer à une telle exclusion. Que lui importent donc des distractions dans lesquelles mes " affections n'entrent pour rien ?"...
Au reste, point de scandale, nul affichage, nulle faveur à George comme actrice : lorsqu'elle manque son service, elle est fort rudement menacée de prison par le préfet du Palais et se le tient pour dit. Si elle vient jouer à la Cour, elle reçoit la même gratification que ses camarades, rien de plus, et lorsque, dit-on, elle s'émancipe à demander son portrait à Bonaparte, celui-ci lui tend un double napoléon : " Le voilà, on dit qu'il me ressemble. "

…Le 11 mai 18o8, George quitte subrepticement Paris en compagnie de Duport, le danseur de l'Opéra, qui, par crainte d'être arrêté aux barrières, s'est déguisé en femme. Au mépris de son engagement avec le Théâtre Français, au mépris surtout de ses créanciers, elle se sauve pour rejoindre en Russie un amant qui, dit-on, lui a promis de l'épouser : c'est Benckendorff, le frère de la comtesse de Liéven, qui, venu à Paris à la suite de l'ambassadeur Tolstoï, vient d'être rappelé et entend faire aux Pétersbourgeois et surtout à l'empereur Alexandre les honneurs de sa maîtresse. Il y a là toute une intrigue ayant pour objet d'enlever le Tsar à Madame Narishkine par une liaison avec l'actrice, liaison fugitive, d'où on le ramènera sans peine à l'impératrice régnante. George, qui assurément ne soupçonne rien de ses beaux projets, qui, en ses lettres à sa mère, s'étend sur les charmes de son " bon Benckendorff " ; qui signe alors (août 18o8) George Benckendorff, est présentée à l'empereur Alexandre, qui lui envoie une très belle plaque de diamants pour sa ceinture et la fait appeler à Peterhof, mais ne l'y redemande pas. Pour le grand-duc Constantin, qui, à la représentation de Phèdre, disait : " Votre Mademoiselle George, dans son genre, ne vaut pas mon cheval de parade dans le sien ", il s'est mis à venir la voir tous les jours, et l'aime comme une soeur. C'est elle qui le dit.

Après 1812, George eut la pensée de revenir en France et elle accourut rejoindre à Dresde les chefs d'emploi de la Comédie, qu'on y avait appelés pendant l'armistice. Napoléon, non seulement la fit réintégrer comme sociétaire, mais ordonna qu'on lui comptât, comme service, ses six années d'absence. Ses camarades ne le lui pardonnèrent jamais. Au moins, aux Cent-Jours, George se montra reconnaissante. " Nul doute que les sentiments qu'elle accusait franchement n'aient été pour tout dans les luttes qu'elle eut à soutenir contre les gentilshommes de la Chambre et les gentilshommes du parterre et qui se terminèrent par son exclusion brutale du Théâtre Français. "

Mademoiselle George partit alors pour Londres, puis se mit à faire des tournées dans les départements. Lorsque l'Odéon l'eut engagée (1822), elle y joua la plupart des rôles importants du grand répertoire tragique. Mais elle ne pouvait se tenir longtemps en place. En 1828, on la retrouve en province, allant de ville en ville avec une troupe ambulante que dirigeait Harel, l'un des successeurs de Duport dans ses affections. Celui-ci ayant été, en 1829, nommé directeur de l'Odéon, elle rentra avec lui à ce théâtre, puis elle le suivit, en 1831, à la Porte Saint-Martin, lorsqu'il prit la direction de cette dernière scène.

C'était la grande époque où le romantisme conquérait le théâtre : Mademoiselle George lui consacra toutes ses forces et tout son talent, ce qui lui valut un renouveau de gloire et de succès. Voici dans quels termes Victor Hugo la remercie d'avoir créé Lucrèce Borgia :
" Mademoiselle George réunit au degré le plus rare les qualités diverses et quelquefois même opposées que son rôle exige. Elle prend superbement et en reine toutes les attitudes du personnage qu'elle représente. Mère au premier acte, femme au second, grande comédienne pendant la scène de ménage avec le duc de Ferrare, grande tragédienne pendant l'insulte, grande tragédienne pendant la vengeance, grande tragédienne pendant le châtiment, elle passe comme elle veut, et sans effort, du pathétique tendre au pathétique terrible. Elle fait applaudir et elle fait pleurer. Elle est sublime comme Hécube et touchante, comme Desdémona.
L'éloge n'est pas mince. Il est aussi grand après Marie Tudor. Elle crée, écrit encore Hugo, dans la création même du poète quelque chose qui étonne et qui ravit l'auteur lui-même. Elle caresse, elle effraie, elle attendrit, et c'est un miracle de son talent que la même femme, qui vient de nous faire tant frémir, nous fasse tant pleurer. "

Cependant, l'embonpoint qui menaçait ses jeunes années était devenu excessif, et, l'âge aidant, elle sentait que l'heure du repos était venue. Elle s' avisa alors d'ouvrir une classe de déclamation. Mais les goûts de dépense qu'elle avait toujours eus rendaient cette ressource très insuffisante. On la vit alors, en 1854 et en 1855, à l'âge de près de soixante-dix ans, reparaître à la scène, tantôt à l'Odéon, tantôt à la Porte Saint-Martin : douloureuse évocation d'un passé glorieux, mais à jamais disparu. Elle se résigna définitivement à la retraite. Elle mourut le 12 janvier 1867, âgée de quatre vingt un ans. Ses obsèques furent célébrées aux frais de la cassette impériale. Les cordons du poêle étaient tenus par Camille Doucet, directeur général des théâtres au ministère de la maison de l'Empereur ; Edmond Thiéry, administrateur général de la Comédie-Française ; Alexandre Dumas père et le baron Taylor, président de l'Association des artistes dramatiques, qui prononça un discours.

Un journal de l'époque, rendant compte des obsèques, imprima cette phrase : " Hier, on a enterré Mademoiselle George, une comédienne célèbre autrefois ; c'est même ainsi qu'on a appris qu'elle n'était pas morte depuis longtemps déjà ".Telle fut l'oraison funèbre de celle qui avait, à ses débuts, provoqué au Théâtre Français les incidents que nous avons racontés, qui avait été distinguée par le conquérant de l'Europe, qui avait joué à Erfurt devant " le parterre des rois ", qui avait contribué au succès du romantisme théâtral !... Elle mourait pauvre, mais non dans la misère : Napoléon III lui faisait servir sur sa cassette, une pension viagère de 2 000 francs. Elle demeurait alors boulevard du Temple, non loin du théâtre des Folies-Dramatiques, qui avait pour directeur son neveu, Tom Harel, fils de George la Cadette. " Même en ses derniers jours, écrit M. Masson, n'ayant plus rien ni dans la tète ni dans la tournure de la triomphatrice d'antan, lorsqu'elle parlait de Napoléon, c'était avec un tremblement dans la voix, une émotion qu'elle ne jouait pas et qui, aux jeunes gens qui l'écoutaient, - des vieillards, presque, à présent, - se communiquait si profonde qu'elle est demeurée inoubliable. Mais ce n'était point l'amant qu'elle évoquait, c'était l'Empereur.

Telle est la silhouette, représentée en raccourci, du personnage que les auteurs de la pièce nouvelle donnée sur la scène des Variétés ont choisi. Il me semble que, pour les besoins de leur " comédie-opérette ", ils l'ont bien diminué.

ADOLPHE ADERER
N°50 LE THEÂTRE - Janvier 1901

La Distribution

Les deux principaux "protagonistes" de Mademoiselle George offrent cette particularité d'être tous les deux "enfants de la balle". Madame Simon-Girard a eu pour mère Madame Girard, la Dugazon de l'ancien Théâtre-Lyrique. Albert Brasseur est le fils du joyeux comique qui contribua, dans une large mesure, à la fortune du Palais-Royal, au temps, qui reviendra peut-être, où ce théâtre distribuait vingt pour cent de leur argent à ses actionnaires.

A l'école, l'une de sa mère, l'autre de son père, Madame Simon-Girard et M. Albert Brasseur ont économisé les frais d'un apprentissage, souvent rebutant avec d'autres maîtres. C'est ce qui leur a permis très jeunes d'être déjà hors de pair. Or, sur la scène, plus que dans toute autre carrière, il est utile de prendre position de bonne heure, attendu que le comédien, différant en cela du médecin, de l'avocat et du vin de Bordeaux, ne gagne pas dans la faveur publique en vieillissant.

Pour ma part, je suis persuadé que les conseils d'une Dugazon doublée d'une mère ont sensiblement influé sur le talent de Madame Simon-Girard. L'expérience maternelle a maintenu dans les 1ignes prescrites par les traditions mesurées de l'Opéra-Comique, un talent qui s'étant, faute d'un débouché autre consacré tout de suite à l'opérette, pouvait être tenté de se livrer trop de lui-même à la fantaisie. L'écueil était d'autant plus dangereux pour Madame Simon-Girard qu'elle a été, au début, fauvette de ce boulevard du Temple, qui ne passe pas précisément pour le Conservatoire de la distinction. Le public du lieu lui aurait pardonné d'autant plus facilement un peu de vulgarité qu'il ne s'en serait vraisemblablement pas aperçu. N'oublions pas qu'il y a là un public de quartier dont les pères ont autrefois, sans sourire, entendu le personnage principal d'une pièce du Petit-Lazari voulant donner une idée du chic de "Madame la Marquise", annoncer qu'elle avait une loge à l'année à l'Ambigu. C'est peut-être pour avoir eu une mère qui joua l'opéra-comique distingué et honnête, au souvenir duquel s'attendrissent nos grand' mères, que Mademoiselle Girard demeura une impeccable diseuse tout le temps qu'elle joua dans les régions du Paris populaire, c'est-à-dire, à part deux fugues, aux Nouveautés et aux Bouffes, pendant toute sa carrière de comédienne.

Dans Mademoiselle George, Madame Simon-Girard est très peu faubourg du Temple. Oserai-je dire qu'elle l'est trop peu, car, en somme, l'héroïne de la pièce des Variétés est une gaillarde très émancipée ! Peut-être aussi pouvait-on demander à la charmante artiste un peu plus d'abandon, de câlinerie dans ses scènes de tendresse et moins de cette gouaillerie souriante à laquelle nous devons cependant l'exhibition de dents "de tout premier ordre", comme on dit maintenant. Mais ce reproche est trop léger pour compter. Madame Simon-Girard, à laquelle les auteurs ont eu le bon esprit de donner beaucoup à chanter, a ravi tout le monde. Sa voix, plus fraîche et plus mordante que jamais, est, plus que jamais aussi, conduite avec l'habileté d'une musicienne consommée.
Quant à M. Albert Brasseur, il a reçu de son père, en vertu soit de l'hérédité, soit d'une direction particulière, l'art d'amuser tout de suite, avant même qu'il ait ouvert la bouche. Brasseur père fut incomparable dans la science du grimage avec ses dépendances, au point de donner le change sur son identité aux spectateurs qui le connaissaient le mieux de vue à la ville. En Brésilien de la pièce de ce nom ou de la Vie Parisienne, en agent de police de Tricoche et de Cacolet, il a été le roi du "camouflage" dramatique. C'est de lui, évidemment, que son fils tient ce don prestigieux de "se faire une tête" qui fait de lui un Fassinet délirant. C'est aussi l'empreinte paternelle qui se retrouve dans ce Dumanet d'avant la lettre, avec ses inflexions de voix inattendues, ses gloussements invraisemblables, ses bémols inédits tenant de la chèvre qui a perdu son chevreau, du chaudron qui se brise lentement, du vent d'ouest qui se plaint sur la grève.

Soyons équitable envers tout le monde. Pour n'avoir peut-être pas eu, comme Madame Simon-Girard et M. Albert Brasseur, l'heur d'être bercés sur les genoux d'une mère et d'un père comédiens, les autres interprètes de Mademoiselle George n'en ont pas moins tenu leur partie à merveille. Ces fils ou filles de leurs oeuvres qui s'appellent Lavallière, Noblet, Baron, Guy, André Simon, Prince font mieux que d'être, comme l'a dit un jour de lui-même, avec une mélancolique drôlerie, l'excellent Galipaux, des "compléteurs" de bon ensemble. Ils ont été des rouages essentiels du succès. Mademoiselle Lavallière et Noblet entre autres méritent une mention à part. Il est difficile d'être plus vivante, plus "en scène" que la première, sans jamais mettre le voisin ou la voisine "dans sa poche", au contraire même en faisant valoir leurs effets. Il est difficile d'être plus spirituellement gamine que cette actrice à laquelle semble s'appliquer l'expression si prodiguée de "bien Parisienne". Quant à M. Noblet, il a accepté pour ses débuts sur la scène des Variétés le rôle d'assez mince importance du lieutenant Mérindel, qu'il joue, du reste, en comédien et aussi, s'il vous plaît, en chanteur très expert, mais il reste le créancier de son nouveau théâtre. Les Variétés lui doivent une compensation. Il faut que le lieutenant Mérindel soit promu général comme Bonaparte, ce qui sera d'ailleurs pour lui encore une façon d'être distingué par Mademoiselle George.

Le directeur des Variétés est un artiste. La mise en scène de Mademoiselle George le témoigne, une fois de plus, triomphalement.

Au premier acte, décor gentil, pittoresque. Dans le fond, la boutique de blanchisseuse rappelant celle de Madame Sans Géne. Sur le premier plan la salle ou les officiers du 11ème Hussards gardent les arrêts de rigueur. La convention théâtrale a rendu cette punition plus savoureuse que ne le comportent les règlements militaires. Il y a un piano, pardon, un clavecin, dans cette salle privilégiée. On y jouit aussi d'une jolie vue. Le balcon donne sur une agréable charmille figurant les bosquets du restaurant voisin.
Très "amusants" les uniformes scrupuleusement du temps. Les officiers des Variétés les portent avec une aisance dont les vrais hussards d'aujourd'hui s'émerveillent chaque soir. Mais, pour éclatants qu'ils soient, ils ne font pas tort à la toilette de Mademoiselle George lorsque la belle actrice vient demander aux officiers la clef de son hôtel, tombée dans le poste. A signaler, au cours de cette première exhibition vestimentale, comme disent les mondanités des journaux, le petit corsage pailleté, constellé de paillettes, à taille "empire", par conséquent très courte, l'écharpe soyeuse gracieusement portée par l'actrice et les souliers à cothurne que Mademoiselle George montre coquettement en jouant à la marelle avec le lieutenant Mérindel.

Acte deux. Le foyer de la Comédie-Française. Reconstitution exacte d'un cadre éternellement curieux, avant comme après les incendies de la grande maison. Partout des portraits à l'huile ou des bustes des anciennes célébrités de la Comédie, entre autres Lekain. Pendant les entr'actes, les gloires présentes, Talma en tête, circulent, s'agitent dans leurs costumes de Césars, de confidents de tragédie, de soubrettes de Molière, ou de coquettes de Marivaux. Tout ce monde de professionnels auquel se mêlent les habitués, cause des bruits du jour, et familièrement, oh ! combien familièrement! Talma, l'homme des lèvres duquel ne tombent d'ordinaire que de majestueux alexandrins, répond par un "je m'en f...," très gravement dit, à une nouvelle le concernant. En résumé le foyer peut en effet, comme on l'a imprimé, ressembler à celui d'Adrienne Lecouvreur, ce qui, d'ailleurs, n'est pas surprenant, ce dernier ne le précédant que d'un demi- siècle, mais il n'en est pas le servile décalque.

Toutefois, le troisième tableau est, assurément, plus original que le second. C'est le boudoir de Mademoiselle George. Tout ce qu'il y a de plus coquet, de plus suggestif- déjà - que cet intérieur de femme arbitre des élégantes au début du dernier siècle. Chez elle, tout est du plus pur, non "Loubet", comme on disait si drôlement dans le Nouveau Jeu, niais strictement "Consulat", chaise longue, toilette, guéridons, chaises, flambeaux. Mademoiselle George porte une robe copieusement décorative. Le corsage tout endiamanté. La jupe blanche entièrement brodée d'or. Oiseau de paradis dans les cheveux. Mademoiselle Lavallière arrive en un petit employé qui fait les courses pour une modiste. Et c'est un charme des yeux, car elle porte bien allégrement le travesti.

Au dernier tableau nous sommes de nouveau au poste. Madame Simon.Girard, emmitouflée dans de l'hermine, absolument comme si elle était déjà impératrice de la main gauche, porte un chapeau cabriolet qui lui sied à ravir. Le grand défilé militaire de la fin est un véritable tour de force de mise en scène et tout à fait original avec ses troupes figurées par des petits bonshommes en carton qui, en vertu d'un ingénieux effet d'optique, finissent par arriver en chair et en os sur la scène. C'est le comble de l'illusion. C'est de l'art, et du meilleur.

Cet art sera-t-il récompensé ? Le directeur des Variétés aura-t-il à regretter d'avoir été pour sa Mademoiselle George le plus magnifique des amants ? Ce ne sont pas mes affaires que ces sortes d'enquêtes. Tout ce que j'entends dire à cette occasion, c'est que les décors, les costumes, et aussi l'ameublement, font grandement honneur à MM.Amable, Lemeunier, Ronsin-Rubé, Carpezat et Soubrier, et que cette collaboration d'un genre spécial me semble de celles qui doivent faire rentrer par le guichet de location l'argent jeté par les fenêtres.

Gaston JOLLIVET
N°50 LE THEÂTRE - Janvier 1901

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