Vous avez gagné votre fauteuil. Vous êtes assis. Le rideau va se lever. De grâce, jetez un coup d'oeil sur l'avant-scène de gauche. C'est-là, quand il faisait répéter l'une de ses pièces, que s'asseyait Jacques Offenbach.

Imaginez, dans la pénombre, un crâne chauve émergeant d'un tas de fourrures, un lorgnon qui luisait. Dès que le piano avait placé son dernier accord, les chanteurs tendaient un cou interrogateur vers l'obscurité de l'avant-scène. Un croassement se faisait entendre
- C'est très pien, mes enfants, c'est très pien !...

Un large sourire épanouissait la blonde chanteuse ou le joli ténor.
Mais la voix reprenait :

- C'est très pien, c'est charmant.., seulement, ça ne vas bas du tout !

C'est le triomphe de La Belle Hélène qui, en 1864, consacrera le succès d'Offenbach aux Variétés. Jusque-là, son théâtre de prédilection était les Bouffes Parisiens. Mais il ne s'entendait pas avec le nouveau directeur des Bouffes. Il était même en procès avec lui. Quand Ludovic Halévy avait eu l'idée d'une opérette qui, primitivement devait s'appeler La Prise de Troie, on chercha un théâtre.

Offenbach avait composé la musique entre Ems en Allemagne, Etretat, Paris et Vienne. Il était enchanté "Ça vient merveilleusement" écrivait-il à Halévy. A mesure que l'oeuvre avançait, il était de plus en plus persuadé que la seule interprète possible s'appelait Hortense Schneider.

Alors où ? Au Palais-Royal, bien sûr! On tâcha de convaincre Schneider. Elle avait décidé de renoncer au théâtre - fortune faite - et de se retirer à Bordeaux. De plus, elle détestait le directeur du Palais-Royal. Offenbach et Halévy firent le siège de Schneider, Offenbach joua pour elle au piano son adorable musique.

Elle fut conquise, faillit céder, partit quand même pour Bordeaux. Là, elle commence à s'ennuyer, elle fredonne les airs de ce qui est devenu La Belle Hélène. Un télégramme d'Offenbach " Affaire ratée au Palais-Royal mais possible aux Variétés. Répondez. " Elle ne peut résister, elle répond oui. Les archives de l' Opéra possèdent un amusant communiqué, de la main d' Offenbach.

On lit que "la direction n'a rien épargné pour faire grandement les honneurs au compositeur si populaire qui livre à ce théâtre sa première bataille...".

Il écrit encore que La Belle Hélène, opéra bouffe en trois actes, sera "la grande pièce de l'hiver", que l'on attend "une véritable victoire", que la pièce est "des plus amusantes". Quant à la musique, "on dit que jamais Offenbach n'en a écrit de plus spirituelle et de plus entraînan-te". Suit la distribution et ce bulletin de victoire "Schneider a été engagée". La mise en scène ? Elle est naturellement de Jacques Offenbach.

Il arrive presque toujours avant l'heure de la répétition. Il monte directement chez le directeur, accroché douloureusement à la rampe de l'escalier. Ses rhumatismes ne lui laissent plus que de rares répits. Pourtant, il ne perd ni gaîté ni sourire. Mais il n'abandonne pas son large manteau doublé de cette fourrure fauve au milieu de laquelle se perdent ses favoris et ses cheveux tombant en couronne sur la nuque. Dès que retentit la sonnerie de la répétition, il descend en scène, les oreilles cachées dans sa fameuse fourrure, le haut-de-forme vrillé sur la tête. L'état-major se groupe autour de lui, à l'avant-scène. On attaque le choeur d'entrée. Offenbach écoute en souriant, dodelinant de la tête, croisant ses deux mains sur sa canne. Chacun surveille ce sourire du coin de l'oeil jusqu'au moment où le maestro se lève, bondit, brandit sa canne, en fouette l'air, la laisse retomber et s'écrie :
- Très pien! mes enfants, ça n'est bas ça du tout!

Alors, l'infirme oublie ses rhumatismes. Il saute sur la scène. Ecoutons Ludovic Halévy : "Il s'anime, s'excite, s'échauffe, se démène, parle, chante, crie, va secouer tout au fond du théâtre des choristes endormis, revient à l'avant-scène, puis court à la gauche bousculer des figurants... Il grelottait tout à l'heure, il est en nage maintenant. Il ôte son paletot et l'envoie à la volée sur les fauteuils, il bat la mesure à tour de bras, casse sa canne tout net en deux morceaux sur le piano, laisse échapper un juron, jette par terre sa moitié de canne, arrache violemment l'archet des mains du chef d'orchestre tout effaré et, sans s'arrêter, continue de battre la mesure..." Epuisé, hors d'haleine, il vient tomber sur une chaise à l'avant-scène et tout à coup grimace de douleur.

Le "très pien" d'Offenbach était légendaire autant que ses colères. Mais on ne lui en voulait jamais. Chacun savait qu'il était le plus complet des hommes de théâtre. On sait que La Belle Hélène fut une soirée triomphale, un immense succès. Toute la France fredonna les airs de La Belle Hélène. Et puis il y eut Barbe bleue, La Grande Duchesse de Geroîstein. C'était en 1867, pour l'exposition. Le tsar fit arrêter son train spécial à Strasbourg pour retenir, par télégramme, une loge aux Variétés. Ce fut encore La Périchole, Les Brigands, Les Braconniers, La Boulangère a des écus, Le Docteur Ox. En tout, douze créations, dont plusieurs chefs-d'oeuvre.

 
Oui, regardez bien l'avant-scène de gauche. Si le lorgnon et la canne d'Offenbach n'y sont plus, son souvenir y demeure, éternellement.


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