Offenbach avait composé la musique
entre Ems en Allemagne, Etretat, Paris et Vienne. Il était
enchanté "Ça vient merveilleusement"
écrivait-il à Halévy. A mesure que
l'oeuvre avançait, il était de plus en plus persuadé
que la seule interprète possible s'appelait Hortense
Schneider.
Alors où ? Au Palais-Royal,
bien sûr! On tâcha de convaincre Schneider.
Elle avait décidé de renoncer au théâtre
- fortune faite - et de se retirer à Bordeaux. De plus,
elle détestait le directeur du Palais-Royal. Offenbach
et Halévy firent le siège de Schneider,
Offenbach joua pour elle au piano son adorable musique.
Elle fut conquise, faillit céder, partit
quand même pour Bordeaux. Là, elle commence à
s'ennuyer, elle fredonne les airs de ce qui est devenu La
Belle Hélène. Un télégramme
d'Offenbach " Affaire ratée au Palais-Royal
mais possible aux Variétés. Répondez.
" Elle ne peut résister, elle répond oui.
Les archives de l' Opéra possèdent un amusant
communiqué, de la main d' Offenbach.
On lit que "la direction n'a rien épargné
pour faire grandement les honneurs au compositeur si populaire
qui livre à ce théâtre sa première
bataille...".
Il écrit encore que La Belle Hélène,
opéra bouffe en trois actes, sera "la grande pièce
de l'hiver", que l'on attend "une véritable
victoire", que la pièce est "des plus amusantes".
Quant à la musique, "on dit que jamais Offenbach
n'en a écrit de plus spirituelle et de plus entraînan-te".
Suit la distribution et ce bulletin de victoire "Schneider
a été engagée". La mise en scène
? Elle est naturellement de Jacques Offenbach.
Il arrive presque toujours avant l'heure de la répétition.
Il monte directement chez le directeur, accroché douloureusement
à la rampe de l'escalier. Ses rhumatismes ne lui laissent
plus que de rares répits. Pourtant, il ne perd ni gaîté
ni sourire. Mais il n'abandonne pas son large manteau doublé
de cette fourrure fauve au milieu de laquelle se perdent ses
favoris et ses cheveux tombant en couronne sur la nuque. Dès
que retentit la sonnerie de la répétition, il
descend en scène, les oreilles cachées dans sa
fameuse fourrure, le haut-de-forme vrillé sur la tête.
L'état-major se groupe autour de lui, à l'avant-scène.
On attaque le choeur d'entrée. Offenbach écoute
en souriant, dodelinant de la tête, croisant ses deux
mains sur sa canne. Chacun surveille ce sourire du coin de l'oeil
jusqu'au moment où le maestro se lève, bondit,
brandit sa canne, en fouette l'air, la laisse retomber et s'écrie
:
- Très pien! mes enfants, ça n'est bas ça
du tout!
Alors, l'infirme oublie ses rhumatismes. Il
saute sur la scène. Ecoutons Ludovic Halévy
: "Il s'anime, s'excite, s'échauffe, se démène,
parle, chante, crie, va secouer tout au fond du théâtre
des choristes endormis, revient à l'avant-scène,
puis court à la gauche bousculer des figurants... Il
grelottait tout à l'heure, il est en nage maintenant.
Il ôte son paletot et l'envoie à la volée
sur les fauteuils, il bat la mesure à tour de bras, casse
sa canne tout net en deux morceaux sur le piano, laisse échapper
un juron, jette par terre sa moitié de canne, arrache
violemment l'archet des mains du chef d'orchestre tout effaré
et, sans s'arrêter, continue de battre la mesure..."
Epuisé, hors d'haleine, il vient tomber sur une chaise
à l'avant-scène et tout à coup grimace
de douleur.
Le "très pien" d'Offenbach était
légendaire autant que ses colères. Mais on ne
lui en voulait jamais. Chacun savait qu'il était le plus
complet des hommes de théâtre. On sait que La
Belle Hélène fut une soirée triomphale,
un immense succès. Toute la France fredonna les airs
de La Belle Hélène. Et puis il y eut Barbe
bleue, La Grande Duchesse de Geroîstein. C'était
en 1867, pour l'exposition. Le tsar fit arrêter son train
spécial à Strasbourg pour retenir, par télégramme,
une loge aux Variétés. Ce fut encore La Périchole,
Les Brigands, Les Braconniers, La Boulangère
a des écus, Le Docteur Ox. En tout, douze
créations, dont plusieurs chefs-d'oeuvre.