Malheureusement, Hortense, pensionnaire du Palais-Royal, vient
de se brouiller avec la direction, décide de renoncer
au théâtre et de retourner à Bordeaux, sa
ville natale. Offenbach arrive à la hâte et trouve
Hortense au milieu de ses malles et de ses valises, prête
à partir. Il implore, il supplie!
- Trop tard, mon cher, j'abandonne la scène...
Mais le diable se met au piano et fredonne...
- Un mari sage... est en voyage...
Hortense chantonne. Oui, la mélodie est jolie, le texte
amusant. Oui, le rôle proposé est séduisant,
mais elle a décidé de partir, elle partira.
A Bordeaux, quelques jours plus tard, elle recevra un télégramme
qui lui indique que le Théâtre des Variétés
est prêt à l'accueillir. Elle répond en
exigeant un chiffre exorbitant qu'elle est bien certaine de
se voir refuser, deux mille francs par mois. Le lendemain, Cogniard
lui envoie une dépêche "Affaire conclue, venez
vite! La semaine suivante on répétait La Belle
Hélène aux Variétés.
Aussitôt Paris s'enflamme. Napoléon III fait jouer
la pièce aux Tuileries et l'ex-roi Jérôme
en fait autant. Les deux personnages Patachon et Girafier deviennent
si populaires qu'ils sont parodiés dans la rue. Ce fut
un immense succès. La critique se déchaîna
pour et contre. "Merveilleuse Hortense !", "Misérable
Offenbach !", nul ne reste indifférent. Les uns
s'indignent, accusant Meilhac et Halevy de ridiculiser Homère,
les autres rient et chantent aux accents de la marche des Rois.
Qu'importe, le "divin trio" triomphe et Offenbach
peut s'écrier : "En la Trinité que je forme
avec Meilhac et Halevy, je suis sans doute le Père, mais
chacun des deux est mon Fils et plein d'Esprit!"
La
Belle Hélène est une pièce importante
à plus d'un titre. D'abord c'est une véritable
opérette, c'est-à-dire une oeuvre musicale, bâtie
comme un opéra, mais sur un ton léger, joyeux,
allègre, et non pas une comédie seulement mêlée
de couplets, comme des illustrations "hors-texte"
dans un livre. D'autre part, pour la première fois avec
La
Belle Hélène, on inaugure sur la scène
des Variétés un spectacle qui demeurera plusieurs
mois sans quitter l'affiche, alors qu'auparavant, chaque quinzaine
voyait surgir un nouveau titre.En mai 1865, Paris souffre d'une
terrible canicule restée célèbre, qui porte
un coup mortel aux théâtres désertés,
sauf à La Belle Hélène qui se moque non
seulement des dieux mais des rigueurs des climats. "Il
fallut se rendre enfin, écrivit Francisque Sarcey, mais
ce furent les acteurs qui tombèrent les premiers de fatigue."
Pour les reposer, on fait venir une troupe de danseurs espagnols
en juin 1865, tandis qu'Offenbach s'en va diriger sa Belle à
Vienne et Berlin. A la rentrée, on reprendt La
Belle Hélène aux Variétés
avec le même succès. L'homme qui manque le coche
de Labiche et Le Compositeur toqué d'Hervé sont
des "entre-deux" qui ne laissèrent guère
de souvenirs.
Paris attendait avec impatience la nouvelle opérette
d'Offenbach, ce sera Barbe Bleue créée le 5 février
1866 avec un succès complet, immédiat, unanime,
incontestable. Le livret est jugé charmant, la musique
spirituelle, les comédiens incomparables. Schneider et
Dupuis triomphent. Barbe Bleue restera à l'affiche jusqu'au
10 juillet.
Quelques semaines après Barbe
Bleue en janvier 1867, on annonçait déjà
un "nouvel Offenbach" qui allait faire courir, non
plus Paris et la Province, non plus les souverains voisins,
mais le monde entier et qui devait éclipser tous les
autres spectacles de l'époque, bien qu'il ne s'agisse
que d'une simple bouffonnerie bien troussée :
La
Grande Duchesse de Gerolstein, dont la première
eut lieu le 12 avril 1867. La première représentation
fut une soirée mémorable. La salle refaite à
neuf brille de tout ce que Paris compte de jolies femmes et
de grands noms. Pourtant, si les deux premiers actes sont un
triomphe, le dernier tombe à plat. Le Figaro du 14 avril
est fort sévère et trouve la pièce trop
longue.
Offenbach prend ses ciseaux, il coupe, il rogne et en dépit
de la critique grincheuse, le succès est complet.
Le 24 avril Napoléon III assiste à la représentation.
Il y reviendra quelques jours plus tard en compagnie de l'Impératrice.
Début mai on vit M. Thiers dans une baignoire. Le 15
le Prince de Galles, fils de la Reine Victoria, occupait le
fauteuil n° 18 de la loge gauche du balcon. Le 1er juin,
c'est le Tsar de toutes les Russies et le Grand Duc Wladimir.
"Les jambes de Mlle Schneider paraissent avoir produit
beaucoup d'effet sur le prince Wladimir..." note Prosper
Mérimée le 6 juin. Plus tard on put voir Bismarck
dans une avant-scène, avec de Moltke et Mac-Mahon. Et
encore Ismail Pacha, vice-roi d'Egypte, qui vint presque chaque
soir durant son séjour parisien, tant il était
épris de la belle Hortense. Puis vint le vieux roi de
Bavière, le roi du Portugal, celui de Suède et
l'Empereur François-Joseph...
Le 5 décembre, Edgar et sa bonne de Labiche remplace
à l'affiche La
Grande Duchesse et l'on finit l'année sur une
bluette d'Offenbach : Le Pont des Soupirs.
1868 sera une grande année tant pour les Variétés
que pour Offenbach, celle de
La Périchole , le nouveau chef-d'oeuvre
du "divin trio". Pourtant on renacle au début,
mais on se presse ensuite. La Périchole n'est pas le
Pérou !" s'écrie la critique et Sarcey pense
que la verve d'Offenbach touche à sa fin. Pourtant, tout
Paris vient aux Variétés honorer l'Impératrice
Eugénie en reprenant en choeur : "Il grandira, il
grandira, car il est Espagnol, gnol, gnol..."Cependant
Offenbach n'était pas très satisfait de sa Périchole
qu'il trouvait boiteuse, mal équilibrée et finissant
en queue de poisson. La faute venait de "la paresse de
Meilhac". Contrairement à ce qui s'était
passé pour La
Grande Duchesse largement amputée, Offenbach
reprit complètement
La Périchole et lui ajouta un acte, de sorte
qu'à la reprise de l'oeuvre en 1874, ce fut une nouvelle
opérette, bien supérieure à la première
que put applaudir le public.
En 1868, Offenbach était malade et surmené. En
deux ans il avait écrit La Vie Parisienne,
La
Grande Duchesse, Robinson Crusoé, Le Château
à Toto, Le Fifre enchanté et L'Ile de Tulipatan
; il finissait Vert-Vert pour
l'Opéra-Comique et préparait Les
Brigands pour les Variétés.
La première des Brigands eut lieu le 10 décembre
1869. Ce n'était pas une bonne année pour la France
et il n'y avait qu'Offenbach pour maintenir une certaine gaîté.
L'Empire est malade. Les familiers de l'Empereur s'éteignent
un à un comme des chandelles. La nouvelle oeuvre d'Offenbach,
Meilhac et Halevy est saluée comme étant"
un mariage de raison entre l'Opérette-bouffe et l'Opéra-comique",
une grande partition, et comme tous les chefs-d'oeuvre, prémonitoire.
"Le bruit des bottes, des bottes, des bottes..." en
annonçait d'autres, celles de Bismarck. La fête
était finie, on soufflait les lampions, Sedan déjà
brûlait à l'horizon.
Le 1er juillet 1869 Eugène Bertrand avait succédé
à Cogniard à la direction du théâtre.
On avait joué une opérette importante de Léo
Delibes, La Cour du Roi Pétaud ainsi
qu'une comédie de Victorien Sardou : Les
Pommes du Voisin.
En janvier 1870 Les Trente Millions de
Gladiator de Labiche remplacent Les
Brigands qui ne reprendront l'affiche qu'après
la guerre. Les salles parisiennes ferment les unes après
les autres. Le 18 août, après la sanglante défaite
de Rezonville, c'est le tour des Variétés : on
installe une infirmerie dans les décors des Les
Brigands... Le 2 septembre, la bataille de Sedan entraîne
la capitulation de Napoléon III, transféré
le lendemain à Wilhelmshôle.
Un soir, tandis que l'Empereur reposait, retentit une musique
familière à son oreille, "c'était
le régiment allemand qui passait et qui jouait un air
des Brigands. L'Empereur pleurait..." Le 4 septembre la
République était proclamée. Eugénie
partait en exil. Un monde de gaîté, d'insouciance,
de satin, de plumes et de champagne s'écroulait. La France
changeait son histoire.
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