Il y avait alors à Paris vingt-sept salles de spectacles.
L'Empereur jugeant qu'il y en avait beaucoup trop, faisant tort
ainsi à la troupe officielle du Théâtre Français,
décida d'en fermer les deux tiers. La vie des Variétés
ne fut sauvée que grâce aux folles amours de l'Archichancelier
d'Empire Cambacéres, duc de Parme, et de la ravissante
actrice Mlle Cuisot pour laquelle il ressentait une passion extrême,
manifestée chaque soir par de vibrants applaudissements.
On jouait alors des vaudevilles de Désaugiers, tels que
Une heure de Folie, Taconnet chez Ramponneau, Les Bateliers du
Niemen (1807), Monsieur et Madame Denis (1808), ou de Sewrin :
Les Poètes sans soucis, Les Bourgeois Campagnards, Les
Commères, Les Trois Etages, Habits, Vieux galons (1808),
Le Petit Candice, L'Ecu de six francs, Misère et Gaité
(1809), ou encore de Merle et Coster : Je cherche un dîner,
de Merle et Ourry : Les Baladines, de Merle et Dessessarts : Monsieur
Grégoire ou Courte et Bonne (1810), de Merle et Brazier
: Le Ci-devant Jeune Homme (1812) où triomphait l'acteur
Potier. Alors la troupe des Variétés créait
environ vingt pièces par an et le même auteur en
fournissait parfois cinq ou dix.
Mais les succès continuels des Variétés
n'étaient pas du goût de tous et les menaces se
firent si violentes que l'administration impériale une
nouvelle fois en 1813 menaça de fermer la salle, sous
prétexte que l'innocente féerie L'Ogresse ou la
Belle au Bois Dormant blessait les bonnes moeurs. A nouveau
il fallut toute la protection de Cambacêres et celle de
Regault de Saint-Jean d'Angely pour lever l'arrêt de mort
prononcé par le duc de Rovigo, ministre de la Police.
Pourtant, quelques mois plus tard, un autre scandale éclatait,
qui réclama l'intervention de la police. Dans la pièce
de Scribe et Dupin, Le Combat des Montagnes, les commis de magasin
se virent railler dans la personne ridicule de M. Calicot et
firent tout pour empêcher la suite des représentations.
Plus tard encore, en 1818, le comte Angles, ministre d'Etat,
s'émut des manifestations bruyantes et des rappels frénétiques
des acteurs qui, chaque soir, retentissaient aux Variétés.
Il exigea que l'on "interdise à un acteur redemandé
de céder aux instances du public, préjudiciables
à la tranquillité publique ". Il est vrai
que les acteurs des Variétés affichaient un peu
trop ostensiblement des opinions bonapartistes, ce qui déplaisait
fort à Louis XVIII.
Pourtant, des pièces de l'époque, il reste peu
de souvenirs. On a oublié Le Tribunal des Femmes (1814),
de Dumersan, Le Bachelier de Salamanque (1815), La Jarretière
de la mariée (1816), de Scribe, et cent autres vaudevilles
qui firent les beaux soirs de l'époque.
Pendant ce temps, la Montansier goûtait une vieillesse
heureuse. Tardivement, le 5 septembre 1799, elle avait épousé
son cher De Neuville qui devait mourir quatre ans plus tard
en 1803, mais ne souffrait pas de la solitude. Certains l'accusèrent
d'avoir de séniles faiblesses pour le jeune et beau danseur
italien acrobate Forioso qui se produisait au Palais-Royal,
mais rien ne semble avoir troublé la paisible retraite
qu'elle prit enfin, assurée du plein essort de son Théâtre
des Variétés.
Elle approchait de quatre-vingt-dix ans lorsqu'elle tomba malade.
Elle s'éteignit le 13 juillet 1820, alors qu'aux Variétés
on jouait Marie Jobard, de Scribe et Dupin.
Née sous Louis XV, elle mourait sous le règne
de Louis XVIII après avoir connu trois rois, un empereur,
une république, mais surtout le succès, la fortune,
la célébrité, l'amitié des grands
et de grandes amours. Elle avait rayonné pendant plus
d'un demi-siècle sur le monde du théâtre,
formant des centaines d'acteurs, encourageant les auteurs et
les musiciens, les décorateurs et les peintres, laissant
un souvenir où se mêlait l'admiration et l'envie.
L'histoire devait pourtant se montrer bien ingrate envers sa
mémoire. En 1907, pour le Centenaire du Théâtre
des Variétés, le journaliste Fernand Nozière,
dans la revue "Le Théâtre", réussit
le prodige de dresser l'historique du théâtre sans
citer une seule fois la Montansier ! Déjà en 1900,
le nouveau directeur des Variétés, Samuel, dans
un long article sur l'histoire de son théâtre,
ne nommait qu'une seule fois, et comme par mégarde, l'illustre
fondatrice.
En 1904, le Théâtre de la Gaîté joua
avec quelque succès une pièce en quatre actes
et un prologue de Flers et Caillavet :
"La Montansier" dont le rôle était tenu
par Réjane, mais cette louable entreprise ne suffit pas
à sortir la "Belle Béarnaise" des limbes
de l'oubli.
Paris n'a pas jugé bon de célébrer sa mémoire.
Il n'existe aucune rue, aucune impasse qui porte son nom et
sur les murs de la rue de Beaujolais où elle vécut
trente ans, à côté du Théâtre
du Palais-Royal qu'elle créa, nulle plaque ne commémore
l'illustre Mademoiselle.
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