Dans sa nouvelle salle du Palais-Royal elle obtint
aussitôt un très vif succès en faisant jouer
des opéras italiens traduits en français, ce qui
ne tarda pas à susciter les pires jalousies. On allait
alors beaucoup plus volontiers chez la Montansier qu'au Théâtre
de l'Opéra, si mal situé à la Porte Saint-Martin.
Les libelles les plus infâmants circulèrent, anonymes,
contre la "Ribaude du Palais-Royal" qui laissa dire…et
ne voulut point réagir. Elle se vit roulée dans
la boue en compagnie du fidèle De Neuville et de l'infortunée
Marie-Antoinette. On l'accusait d'être la pourvoyeuse
de tous les vices de la Cour et de la Ville et d'être
à la fois Lesbos, Sodome et Gomorrhe. Pourtant, si la
Montansier avait beaucoup d'ennemis jaloux, elle avait surtout
beaucoup de très loyaux amis et loin de baisser le front
sous les menaces et les injures, elle se dressa pour attaquer
et exigea, en vertu de son privilège royal, une redevance
de tous les théâtres de Paris, qu'elle obtint.
En 1790, elle s'était installée à quelques
pas de son théâtre, arcade 82 du Palais-Royal et
les fenêtres de sa chambre, exposées au midi, donnaient
sur les jardins. Son appartement, largement ouvert à
tous, devint un salon littéraire fort à la mode
où se pressaient compositeurs, auteurs dramatiques, poètes,
artistes et journalistes, au milieu des femmes les plus en vue
et des plus jolies actrices de la capitale.
Pendant la fermeture du théâtre,
aux fêtes de Pâques de 1791, l'architecte Louis réussit
à doubler la longueur et la largeur de la salle du petit
théâtre devenu trop exigu pour la foule qui s'y pressait
sans cesse. Mais en ces périodes plus que troublées,
il n'était pas de très bon ton de réussir
dans les affaires et d'être en vue. Les calomnies allaient
bon train et, après le manifeste de Brunswick et le 10
août, la Montansier eut quelques ennuis. On l'accusait de
recéler des armes dans son théâtre, de conspirer
avec les Anglais et d'être à la disposition des traîtres
de la Révolution. Comme toujours, au lieu de se dérober,
la Montansier fit front.
Accompagnée de De Neuville et de quatre-vingt-cinq artistes
et employés de son théâtre, elle se présenta
le 3 septembre 1792 à la barre de la Législative
et demanda l'autorisation de former une compagnie franche afin
d'aller défendre la Patrie en danger par la marche des
Prussiens.
Le 14 septembre, la joyeuse troupe s'embarque pour le Camp de
la Lune. Le pauvre De Neuville, nommé colonel, victime
d'une chute de cheval, doit abandonner à Reims tandis que
son intrépide maîtresse poursuit sa course à
la tête de sa troupe. Le 1er novembre, la compagnie Montansier
arrive à Cuesmes et le 6 du même mois assiste à
la bataille de Jemmapes.mLa compagnie fait bravement son devoir
et est même citée à l'ordre de l'Armée
!
Mais le succès devint
un triomphe lorsque la Montansier, ayant fait venir en toute hâte
de Paris tout un magasin de costumes, monte un théâtre
dans la plaine de Jemmapes. La construction, faite par les soldats,
est rondement menée, et le 12 novembre on placarde des
affiches qui commencent ainsi :
La Troupe des Artistes
Patriotes,
sous la direction de Mlle Montansier,
donnera aujourd'hui devant l'ennemi :
"La République
Française", cantate
"La Danse Autrichienne",
ballet
"L e désespoir
de Jocrisse",
pièce de M. Dorvigny
Le spectacle se terminera par un feu d'artifice. |
La fête fut si réussie qu'elle dura toute la nuit.
Le lendemain la troupe Montansier regagnait Paris, la campagne
glorieuse avait duré six semaines.
Forte de ce très beau succès patriotique qui, pour
un temps, faisait taire les mauvaises langues, la Montansier décida
d'aller prêcher la bonne parole en Belgique. Elle devait
y rester du 2 janvier au 23 mars 1793. La troupe Montansier s'empara
un peu militairement du Théâtre de la Monnaie pour
y jouer non seulement son répertoire habituel, mais aussi
des pièces de circonstances ultra patriotiques et fortement
anti-catholiques qui furent accueillies plutôt fraîchement
par les bons bourgeois de Bruxelles. La victoire du prince de
Saxe-Cobourg devant Dumouriez à Neerwinden vint mettre
un terme au prosélytisme de la Montansier. Elle s'enfuit
prestement le 23 mars, abandonnant costumes et décors.
Le 24 les Autrichiens entraient dans Bruxelles.
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